Changer de paradigme alimentaire

Par: Blaise Lavallée-Hétu

Très jeune, Blaise Lavallée-Hétu est amené dans la forêt et initié à l’identification de certains végétaux et champignons comestibles. C’est ainsi qu’avec le temps, il perfectionne ses connaissances sur les comestibles sauvages et plus particulièrement les champignons. En 2017, il participe à une formation de cueilleur professionnel sur les produits forestiers non ligneux (PFNL) offerte par l’Association Forestière de Lanaudière. Il travaille ensuite à la Ferme aux Petits Oignons ce qui lui donner la piqûre de l’agriculture. Il s’inscrit en 2019 à un DEP en production horticole, ces études furent néanmoins avortées au printemps 2020. Il est maintenant cueilleur professionnel de PFNL et débute un projet d’agroforesterie sur un terrain dans Lanaudière.

Il y a quelques années, lors d’une sortie infructueuse de cueillette de champignons, je me rabattis sur les fruits fades du cornouiller du Canada ou quatre-temps, tapissant les abords de la piste cyclable du P’tit train du Nord. Un père et sa fille passèrent à vélo près de moi. Pendant que j’étais affairé à la tâche, je l’entendis crier, de peur de ne pas être entendu : « Hein! C’est poison ce qu’il cueille-là. »

Trop de gens choisissent l’option de l’ignorance plutôt que de s’arrêter et d’engager la conversation. En agissant de la sorte, ils perpétuent la peur des forestibles1 et la peur de l’inconnu les empêche de voir ce vaste garde-manger naturel à portée de main.

Ce n’était pas la première fois que des commentaires phytophobes ou mycophobes2 atteignaient mes oreilles et ce ne sera sans doute pas la dernière. Récemment, j’ai plongé dans la lecture de l’ouvrage de Samuel Thayer, un cueilleur de forestibles. Dans son livre, Nature’s Garden, Thayer part de l’hypothèse qu’il existe une peur généralisée dans notre société occidentale vis-à-vis des plantes et des champignons. Il nomme ça le « poisonous plant fables » où on bâtit, de façon plus ou moins consciente, de grossières histoires pour nous apeurer collectivement. On aime spécialement celles de cueilleurs aguerris mourant après avoir ingéré le mauvais spécimen ou, comme dans l’affaire Christopher McCandless relatée dans le film Into the Wild, une histoire qui se termine tragiquement. Je nommerai ceci le mythe des forestibles toxiques.  

Le mythe

Les clefs pour reconnaître les plantes et les champignons sont la rigueur et la patience. Les guides d’identification et les formations demeurent de bons outils pour en apprendre davantage. C’est ce qui est recommandé et cela évite les incidents. Sans formation, la tâche est ardue et n’est pas sans risque. En plus c’est lent, suffisamment pour décourager. Toutefois, il faut respecter le doute tant que vous n’êtes pas à l’aise. C’est la base d’un bon apprentissage.   

La toxicité est d’abord relative au dosage. Elle dépendra aussi du taux de nocivité des toxines contenues dans divers forestibles et leur impact sur l’organisme. Il vaudrait mieux nuancer notre conception de ce qui est toxique surtout en ce qui a trait aux comestibles sauvages.

Dans nos épiceries, nos étals sont garnis de produits qui sont reconnus pour contenir des toxines pouvant nuire à l’organisme, mais la plupart des gens l’ignorent. Notre conditionnement collectif est tel que nous les consommons en faisant fi de leur toxicité. En voici quelques exemples :

  • L’asperge, l’épinard, la rhubarbe, le cacao, et le thé : contiennent tous de l’acide oxalique pouvant être néfaste pour les reins si on en consomme en grande quantité. Ce même acide oxalique est contenu dans la petite oseille, la renouée du Japon et l’oxalide de montagne. Il faudrait abuser de ces plantes ou posséder une condition médicale pour en ressentir les effets néfastes.
  • Le haricot rouge : mangé sec, il n’est pas mortel, mais on évitera de le manger cru. Sa toxine, la phytohémagglutinine3, causerait alors des troubles gastriques sévères. Pourtant, on vend cette légumineuse en épicerie sans mise en garde pour la santé.
  • La muscade est une épice qui, à forte dose, est hallucinogène. La puissance en bouche de celle-ci est suffisamment dissuadante pour que personne ne songe à en abuser.
  • Crue, la pomme de terre est à proscrire. C’est sans doute pourquoi on la cuit systématiquement. Nous ne la redoutons pas, nous en sommes fous.
  • La sauge et l’origan : ils contiennent de la thuyone4 une substance neurotoxique. Ces aromates, consommés en petite quantité, sont sans risque. Pourrait-on imaginer se faire servir une salade de sauge?
  • L’armoise et le thuya, deux forestibles, contiennent eux aussi la même substance toxique. Et comme leurs homologues, on ne doit pas les manger sous forme de salade, car cela pourrait nous gêner.

Les aliments cités plus haut peuvent paraître banals, mais en apprenant à les reconnaître et à s’en nourrir, on augmente notre autonomie alimentaire et on réduit notre dépendance aux multinationales qui contrôlent notre manière de nous alimenter. Il nous faut donc sortir de nos ornières pour comprendre qu’un « supermarché » à ciel ouvert n’est qu’à deux pas de notre porte. Faire ses devoirs demeure toutefois essentiel. Tout comme il importe de comprendre la comestibilité des diverses parties d’une plante.

Rassurez-vous, ces difficultés sont surmontables et la réappropriation de notre terroir est possible par tous et toutes. Il faut s’informer, prendre de l’expérience sur le terrain et demeurer prudents, mais en évitant la peur. Il faut faire l’effort de prendre connaissance des caractéristiques des forestibles, effort que nous devrions étendre, par ailleurs, à certains produits de nos épiceries. Nous pourrons ainsi différencier les embûches du mythe et les embûches de la réalité. Cela pourrait nous mener à créer une culture alimentaire propre au Québec tout en changeant de paradigme.

Faites-vous plaisir et restez curieux!


1 Les ressources qui représentent le potentiel nourricier du monde dit sauvage.

2 Lorsque je parle de phytophobie, je fais référence à la peur de la toxicité des plantes; la mycophobie étant la même chose, mais pour les champignons.

3 Lectine présente chez les plantes, particulièrement chez les légumineuses, notamment les haricots.

4 La thuyone est une molécule présente dans l’absinthe. Elle est très convulsivante et provoque des sensations de désinhibition et même, à fortes doses, des hallucinations. Wikipédia

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