S’intégrer…

S’intégrer, c’est faire siennes les valeurs de notre nouveau peuple!

Une entrevue avec Claudia Fentanes

En 2001, lors de la crise économique en Argentine Claudia et son mari Cristian savent qu’ils devront quitter leur pays. Cette crise leur a tout pris. Leur compte en banque est gelé, ils n’ont plus accès à leur argent. Ils doivent vendre leur maison au tiers du prix pour avoir un peu d’argent. La famille vit entassée dans un petit appartement. En effet, ils ont quatre enfants.

Buenos Aires, Argentine

Cristian a perdu son emploi, mais heureusement, en tant que médecin et homéopathe Claudia travaille. En Argentine, les études en homéopathie sont indissociables du cours de médecine.

Malgré cela, il faut entreprendre les démarches pour partir, car le pays est dans le chaos.

Un jour, de 2001, Claudia assiste à une conférence donnée par une avocate québécoise qui s’occupe d’immigration. Pendant deux ans, sans relâche, ils font quantité de démarches. En 2003, grâce à un collègue de cette avocate Claudia passe une entrevue avec monsieur Savoie le propriétaire des résidences Soleil. Il l’embauche  comme directrice des soins. Elle peut donc venir à Montréal puisqu’elle a un permis de travail. Elle parle très bien l’anglais et avec toute la famille elle a commencé des cours de français.

Celle qui deviendra mon amie arrive seule à Montréal le 28 février 2004. La séparation avec ses enfants est extrêmement difficile, mais Claudia n’est pas femme à s’apitoyer sur son sort. Et puis, ce n’est pas pour toute la vie. Bien que leur fils aîné refuse catégoriquement d’immigrer au Canada et que leur fille Maria-Laura étudie en génie à Paris, les deux plus jeunes, Lucia et Martin viendront les rejoindre après leur année scolaire. En attendant, ils restent chez leur grand-mère. Quant à Cristian, il la rejoindra  bientôt.

Elle commence au Manoir Saint-Léonard, puis aboutie à la résidence Soleil de Laval. Il fait -25 degrés et il vente très fort. Elle trouve un appartement en face de la résidence. C’est parfait, mais….il y a une liste d’attente. Elle ne fait ni une ni deux et offre six mois de loyer comptant au propriétaire. Elle arrive d’Argentine où il faut se débrouiller pour survivre. Il accepte, l’appartement est à elle.

Claudia me raconte que les montagnes de neiges de chaque côté des rues (les bancs de neige) et le froid glacial, lui donnent à une sensation de vide, mais que bizarrement, ce vide fait de la place à sa décision profonde d’être heureuse ici.  «Mon nouveau chez moi».

Résidence Soleil manoir Laval

Claudia s’est fixée une règle : ne pas regarder arrière. Vivre comme un nouveau-née qui apprend insouciant la façon de vivre du coin du monde ou il vient d’atterrir.

Elle découvrira que la culture d’une société est une valeur qui s’apprend au quotidien. Qu’elle est comme fleuve souterrain qu’on doit découvrir, assimiler,faire sien.

Ils lisent la Presse, regardent les programmes de télé, et essaient de comprendre  l’accent Québécois!

Comme elle ne comprend que 50% des conversations, elle sourit tout le temps, pour avoir l’air de comprendre.

Elle rit et me dit : «Mais j’ai survécu. C’était surréaliste.»

Elle me regarde intensément et ajoute : « il y avait quelqu’un qui m’attendait ici, un ange qui s’appelle Suzanne Lachapelle. Une collègue de travail. »

Suzanne a tout de suite été là pour l’écouter. Généreuse, sans jugement, Claudia a trouvé la chaleur d’une amie. Suzanne lui prête son auto quand sa famille arrive d’Argentine. Elle ouvre sa porte, lui présente ses amies, dont moi Louise.

Claudia poursuit : « sans Suzanne, l’histoire aurait été différente, comme avec ma voisine Céline. C’est impossible de tisser des liens si les gens ne te laissent pas entrer.»

Claudia se fixe une autre règle : ne pas comparer. « Si tu compares tu es perdu. Si tu te renfermes tu es mort. Tu dois t’ouvrir regarder et choisir ce qui va te simplifier la vie. Hors de question de commencer à jouer avec l’émotion et les regrets, car tu tombes dans la boue.»

Pour s’adapter, il faut connaître, alors ils voyagent dans le Québec et lisent beaucoup.

Mais, poursuit-elle : « pour s’intégrer il faut faire siennes les valeurs de notre nouveau peuple.»

Mais cela n’empêche pas que certaines valeurs sont saisissantes dans ses yeux d’Argentine.

Par exemple, elle est étonnée de voir comment le médecin est considéré comme un Dieu. Comme s’ils avaient remplacé la religion par le Collège des médecins.

Mais la médecine, est un sujet sensible. J’ai vu Claudia étudier très dur et être recalée trois fois par un point à ses examens de médecine à Montréal. Finalement, elle est allée à Ottawa passer son examen et a obtenu son diplôme. Par contre malgré l’envoi de plusieurs centaines de c.v. dans les hôpitaux partout au Québec pour faire sa résidence et être par la suite en mesure de pratiquer, elle n’a jamais eu de réponse, jamais obtenu d’entrevues malgré le fait que l’on manque cruellement de médecins au Québec.  

Claudia  préfère mettre cet épisode derrière elle, car c’est trop douloureux. La médecine, c’était sa vie.

L.A. :Quellle sont les différences qui t’ont le plus surprises ?

C. F. : Les rues désertes.Il n’y a pas de gens dans la rue.

Je souris.

Une autre chose la frappe de plein fouet. La dénonciation. En Argentine on ne dénonce pas, jamais, même si la personne ne fait pas son travail. Évidemment le contexte le contexte politique est différent. Alors quand une de ses employées vient lui dire qu’une telle ne travaille pas, Claudia se met en colère. Cependant, elle m’avoue avoir compris que si tu ne dénonces pas, tu deviens complice de quelqu’un qui ne fait pas son travail. Et elle me dit qu’avec le temps, elle trouve que l’on a raison.

Claudia et sa famille ont trouvé la sécurité au Québec. Ils ont pu acheter une maison et élever leur famille, car finalement les quatre enfants sont venus les rejoindre et aujourd’hui six petits-enfants dont plusieurs sont nés ici, gravitent autour d’eux.

Elle termine en disant : «l’important c’est qu’on soit ensemble aujourd’hui.»

Et moi je suis heureuse qu’elle soit près de moi, près de nous.

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