De la douleur au bonheur

Propos recueillis par Marc Blais: entrevue avec Ginette Carrier, auteure du livre L’amour: Véritable chemin du bonheur

J’étais traumatisée à la crainte de ne jamais pouvoir guérir de la douleur qui me suivait depuis mon enfance, me dit Ginette Carrier.

Cela me rendait dépressive. Je venais tout juste de passer mon bac en Travail social, j’allais devenir thérapeute et chaque jour pour moi en était un de souffrance. Je venais de consacrer 10 années de ma vie à chercher le bonheur dans toutes les directions. J’en étais venue à l’idée que ma quête était inutile.

Marc – Pourtant, un jour, vous avez retroussé vos manches et vous avez résolu le problème de la souffrance émotive. Puis, vous avez ouvert la porte du changement pour le rendre accessible à tous. Une démarche qui fait de nous des êtres autonomes sur le plan affectif. Que s’est-il passé?

Ginette – À cette époque, je traversais une grande épreuve. Je me suis alors posé la question : ça ne se peut pas que l’être humain vienne au monde, prisonnier de sa détresse affective pour le reste de ses jours, comme s’il était né sous une mauvaise étoile. Alors, je me suis mise en tête de changer et de guérir de cette vie de douleur. Le parcours a été long, ça ne s’est pas passé du jour au lendemain, mais j’y suis parvenue. J’ai pris conscience que dans un premier temps je devais échapper à mon inconscient et dans un deuxième temps il me fallait acquérir la connaissance.

L’écoute et la théorie

Marc – C’était les premières étapes de votre processus. Mais en pratique, ça ressemblait à quoi?

Ginette – Oui, les deux premières étapes c’est l’écoute et la théorie. Adulte, je savais ces choses, mais cela demeurait abstrait. En pratique, je refusais d’exprimer mes sentiments parce que je me sentais ridicule. Pour m’aider à comprendre ce qui me manquait, je me suis rappelé que dans ma famille, on ne devait jamais exprimer ses sentiments. Quand je voulais exprimer mon amour, on riait de moi, on trouvait ça ridicule, je me faisais niaiser. Et, en fin de compte, ça me traumatisait. Pourtant, dire à quelqu’un qu’on l’aime, exprimer ses sentiments envers un être qui nous est cher, ça l’aide à se construire et à se bâtir affectivement. Mais pour moi, c’était devenu une question d’orgueil et j’avais peur de perdre la face. Pourtant si mon amoureux ne me déclarait pas son amour, ça me rongeait de l’intérieur. C’était important pour lui que, à mon tour, je lui déclare mon amour, mais je refusais d’agir sur le problème. C’est là que j’ai allumé sur la 3e étape.

Dans n’importe quel domaine, si je veux devenir médecin, je n’apprendrai pas que la théorie, je dois passer à la pratique. Il en va de même pour le piano : si je veux devenir pianiste, je vais devoir pratiquer mon piano. J’ai donc réalisé qu’il y a une étape pratique dans tout ce que l’être humain veut acquérir comme habileté. C’est le même principe qui agit en santé mentale. Je devais apprendre à me reprogrammer au bonheur en pratiquant de nouvelles habitudes mentales aidantes et aimantes. Le bonheur c’est une mentalité, donc le résultat des habitudes de penser de la colonne de droite – voir le tableau des habitudes mentales – qui crée des sentiments positifs.

Le tableau des habitudes mentales

Marc – Se reprogrammer au bonheur?

Ginette ­– Bien sûr, remplacez la douleur de vivre par l’acquisition d’habitudes de vie aidantes et aimantes, que croyez-vous que ça donne? En passant, on croit que le bonheur est une émotion. Ce n’est pas du tout émotif. L’émotion est un signal d’alarme inné. Tandis que le bonheur n’est pas inné, il est acquis. Il dépend de la nourriture mentale chez l’humain puisque nos sentiments dépendent de nos pensées et de nos croyances. Bref, si on veut être heureux, il faut se mettre au travail.

Au contact de mes clients, j’ai constaté que nous souffrions tous des mêmes patterns1 (à peu de choses près), mais pas avec la même intensité. On est tous orgueilleux, mais le niveau peut varier de 20 % à 80 %. Je n’étais donc pas l’unique dépositaire de la souffrance affective2. J’étais entourée d’êtres humains blessés.

C’est à ce moment que m’est venue l’idée de la colonne de gauche. Il s’agissait d’une page blanche séparée en deux colonnes. J’ai pris tous les patterns négatifs dont je souffrais pour les inscrire dans la colonne de gauche. Plus la liste augmentait, plus je sentais que j’étais sur une bonne piste, mais il me manquait quelque chose. Puisque j’avais appris à me dévaloriser, je devais apprendre à me valoriser. Pour chaque élément inscrit dans la colonne de gauche, j’inscrivais son contraire positif dans la colonne de droite. Nous sommes des êtres d’apprentissage et, en tant que tel, j’étais persuadée que je pouvais apprendre les habitudes contraires de celles que j’avais acquises entre 0 et 5 ans. Je me suis donc attelée à l’ouvrage pour créer le tableau des habitudes mentales avec les habitudes à éliminer dans la colonne de gauche et les habitudes aimantes et aidantes dans la colonne de droite.

La pratique

Marc – Il y avait donc trois étapes dans votre approche : l’écoute de ses pensées, la théorie et la pratique?

Ginette – J’étais thérapeute et j’enseignais l’autonomie affective3, mais j’étais encore prisonnière de mes habitudes de la colonne de gauche. J’enseignais à mes clients à utiliser mes découvertes théoriques alors que je peinais à guérir de mes pensées irrationnelles. Il me manquait la pratique et la discipline.

Si j’avais appris à me décourager lorsque je me trouvais dans une situation difficile, je devais désormais apprendre à m’encourager. Une habitude mentale devient un automatisme à force d’être nourrie.

On ne peut devenir pianiste quand on laisse de côté ses cahiers de musique jusqu’au cours suivant. Je pratiquais très peu et je voyais mes clients progresser beaucoup plus vite que moi. J’étais une bonne thérapeute, mais je ne pratiquais pas mes enseignements. Je me suis dit que si mes clients se servaient de ce que je leur enseigne et qu’ils progressaient, je n’aurais qu’à faire de même. Le jour où je m’engagerai plus activement, je me libérerai à mon tour de ma colonne de gauche. Un jour, je me suis retroussé les manches, j’ai pratiqué assidûment et c’est ainsi que je me suis mise à progresser et à m’en sortir.

Je venais de mettre en place la troisième marche d’un processus en trois étapes qui allait bouleverser ma vie : la conscience – ou écoute –, la théorie et la pratique. Il m’était donc possible en pratiquant de nouvelles attitudes mentales de me reprogrammer, de guérir de mes blessures et devenir heureuse.

Une mauvaise habitude, quelle qu’elle soit – alimentaire, mentale, physique ou autre –, se change, mais pas n’importe comment. La simple lecture de livres ne permet pas de guérir des mauvaises habitudes mentales et comportementales. De la même manière, on ne peut apprendre à conduire si on se contente de lire le manuel du cours de conduite. Il faut impérativement passer à la pratique. Changer nos habitudes mentales représente beaucoup de travail. Il faut non seulement devenir conscient, mais travailler assidûment à s’entendre penser et à vouloir se reprogrammer.

Il faut se départir de cette volonté d’apprendre rapidement, d’être guéris en deux temps trois mouvements.

Les envolées d’un certain hamster

Marc – Et l’irrationnel dans tout ça? Cette espèce de petit hamster qui vient faire des ravages dans nos têtes et qui nous pourrit la vie?

Ginette – Ça vient de nos expériences d’enfants de 0 à 5 ans.

La question à poser peut aussi être la suivante : pourquoi l’être humain ne peut-il pas changer sur le plan mental et affectif? Réponse : Parce que malheureusement il a appris, enfant et la couche aux fesses, à projeter son émotion.

Marc – Que voulez-vous dire par là?

Ginette – Nous avons tous appris que l’émotion était le résultat d’une situation plutôt qu’un signal d’alarme. Nous sommes tous programmés mentalement en dépendants affectifs c’est-à-dire que nous projetons nos émotions sur un objet, une situation, une personne ou une cause, alors qu’en vérité, l’émotion en autonomie affective enseigne à se regarder soi-même.

Par exemple, si je suis stressée, ça n’est pas de ma faute, c’est à cause du trafic; si je chiale ça n’est pas de ma faute, c’est à cause de la température.

Marc – Mais nous sommes tous comme ça. Qu’est-ce que vous suggérez?

Ginette – C’est une façon nuisible de penser que nous avons apprise de nos parents. Dans les disputes, on se faisait dire : c’est de ta faute si je suis en colère. Ils projetaient leur émotion sur nous. La colère du parent était causée par l’enfant et l’enfant a appris qu’on doit projeter sa colère ou ses émotions sur autrui. Tout vient de là. Alors, on projette sa colère sur ce qui vient de l’extérieur ce qui nous enlève notre pouvoir de maturité affective.

Marc – Que vient faire la maturité affective là-dedans?

Ginette – Elle nous dit que nous avons des besoins sur le plan affectif et relationnel et que nous avons appris à les négliger. Au lieu de répondre à notre besoin d’entrer en relation avec les autres, on a appris à se dénigrer, se culpabiliser et se condamner. En un mot, on a appris à se détruire soi-même.

Marc – L’émotion c’est comme une patate chaude : à part se brûler les mains, à quoi ça sert?

Ginette – C’est justement en comprenant son rôle qu’on découvre son importance : il faut apprendre à écouter son émotion. Chaque fois qu’une émotion se manifeste, elle me permet de m’entendre penser donc d’avoir accès à mes croyances et ainsi de pouvoir les changer.

Marc – Ça n’est pas évident tout cela.

Ginette – Par exemple, j’éprouve un malaise profond. Ça me bouleverse. Je dois me mettre à l’écoute. J’apprends, par l’intermédiaire de mon émotion, un ensemble de pensées irrationnelles qui me disent : je suis bien nul de lui avoir dit ça; j’aurais dû me taire; elle ne voudra rien savoir de moi, etc. Ce sont ces pensées que je dois détruire pour retrouver mon équilibre et pour modifier les sentiments qui me rendent heureuse ou malheureuse.

Marc – Êtes-vous en train de me dire que mon hamster c’est mes pensées irrationnelles?

Ginette – Exactement! Et c’est mon intelligence affective qui devra prendre la relève et détruire chacune des pensées négatives : Non! Je ne veux plus me traiter ainsi; j’ai fait une erreur, mais qui n’en fait pas; je ne suis pas parfait et si elle cesse de m’aimer pour si peu, ça signifie que son amour est bien fragile et superficiel; je ne dirais pas cela à ma meilleure amie ou à mon enfant s’ils faisaient une erreur. Alors stop! J’arrête de me traiter ainsi par amour pour moi; tous ces jugements me détruisent et nuisent à mon bien-être, etc. En résumé, à la deuxième étape je prends la décision de changer mes croyances nuisibles et non-aidantes pour des habitudes de penser plus saines qui me permettront de créer mon bonheur.

Il ne reste plus qu’à pratiquer.


1 Pattern : attitude, modèle de comportement, habitude mentale

2 Souffrance affective – souffrance liée à la dépendance affective qui nous fait croire que notre bonheur vient du « paraître », de l’« avoir » et du « faire ».

3 Autonomie affective – capacité de l’être humain à s’occuper de façon responsable de tous ses besoins affectifs et relationnels.

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