En 1959 La Butte à Mathieu voit le jour!

Rien ne peut arrêter une idée dont le moment est arrivé!

Gilles Mathieu, photo Michel Kieffer

Qui donc est Gilles Mathieu le fondateur de La Butte à Mathieu, cet homme qui a organisé un rendez-vous avec l’Histoire.

Comment répondre à cette question sans le trahir et trahir son œuvre qui a marqué de façon organique notre histoire et notre culture – celle de Val-David et celle du Québec.

D’un point de vue artistique, social et politique, Gilles Mathieu était la bonne personne au bon moment et au bon endroit. Il a saisi l’essence et la nature du Québec et surtout, il a su voir le point de non-retour où le peuple était arrivé.

Duplessis quittait la scène et on entrait dans la Révolution tranquille. L’ère était propice aux créateurs. Gilles Mathieu est le fils de son époque, de ses fréquentations, de son éducation et de son peuple.

Il voit le jour à Lachine en 1932. Toutefois, une amie de sa mère épouse un dénommé Arthur Saint-Louis, un gars de Val-David. Ce mariage donne à Gilles l’occasion de passer tous ses étés à Val-David. Et alors qu’il fête ses 10 ans, ses parents décident d’emménager dans le village où son père ouvre une manufacture de portes et châssis dans la bâtisse qui deviendra plus tard La Butte à Mathieu.

Nous sommes en 1942 au beau milieu de la guerre. Une époque où rien n’est facile, une époque où l’on économise, on réutilise et où on se sert de sa créativité et de ses dix doigts si l’on veut survivre.

Vers l’âge de 17 ans, Gilles Mathieu découvre le folklore au Camp Beaumont avec Feu de Joie, né du premier club social du Québec, l’Ordre de bon temps (OBT) fondé par Samuel de Champlain. La mission première de ce club social était d’insuffler de la vie et de l’activité dans la colonie, pour distraire et divertir les colons qui n’avaient pas grand-chose à faire au cours du long hiver de 1608. D’ailleurs, l’Ordre de bon temps est considéré comme le premier club social gastronomique. (Wikipédia)

J’ajouterai que la gastronomie se composait des prises de chasse et pêche.

Un crochet vers la petite histoire si vous le permettez

Repris par un groupe de jeunes L’Ordre de bon temps fut un mouvement culturel dont Gilles Mathieu me parle abondamment et qui a profondément influencé le Québec des années 1940 et 50. À cette époque, plusieurs jeunes du milieu des arts et de l’Action catholique prennent conscience de la pauvre situation des loisirs pour les jeunes au Québec en général et disent en chœur : « il faut faire quelque chose! » C’était la prémisse qui allait redonner vie en 1946 à l’Ordre de bon temps. Ces jeunes font le tour du Québec et dénichent des chansons du bon vieux temps et le folklore traditionnel et en font la promotion. Avec le temps, l’OBT s’étend à d’autres provinces qui changent quelque peu sa mission ce qui ne fait pas l’affaire du Québec qui finalement fonde T9 (Troubadours 9) de qui découlera Feu de joie qui popularisera entre autres le folklore.

Et c’est ainsi qu’arrive le folklore à Val-David.

Avec Feu de joie, Gilles Mathieu fait la connaissance de Pierre Lefebvre qui créera l’auberge Le Rouet ainsi que du grand poète Gaston Miron que Sainte-Agathe vient d’honorer en donnant son nom à la nouvelle bibliothèque. Et si ces beaux personnages ainsi que notre folklore peuvent être inspirants pour Gilles Mathieu, le père Ambroise Lafortune, l’aumônier de Feu de joie, vaut que l’on s’y attarde un peu. En effet, les plus âgés se souviendront que ce prêtre rebelle à la pensée internationale a fortement marqué toute une génération.

Voici un extrait d’un texte tiré de Wikipédia.

Monseigneur Joseph Charbonneau interdit son ordination à Montréal (Ambroise Lafortune) le considérant trop excentrique. Mais ceci n’arrête pas Ambroise Lafortune qui, en 1945, est ordonné prêtre à la Martinique.

Il est un merveilleux conteur et fait voyager jeunes et grands à travers ses récits de voyage. Globe-trotter, il visite tous les continents et vit aux Antilles de 1967 à 1973.

J’ai cru bon de donner à nos lecteurs du contexte historique, car il est difficile et surtout présomptueux de tenter de résumer en quelques pages la vie d’un homme comme Gilles Mathieu qui a eu une influence marquante sur notre peuple.

Au sortir de l’adolescence qui finit tôt à cette époque, Gilles Mathieu, tout en travaillant à l’imprimerie de Pierre Desmarais, étudie à l’école des Beaux-arts le soir et apprend le métier de graphiste au studio Salette où il fait la connaissance de René Derouin. Gilles conçoit des affiches pour les Jeunesses musicales, entre autres. Il aime les fréquenter, car il joue de l’accordéon et surtout des sets carrés me précise-t-il.

Bien qu’il fasse ses études à Montréal et qu’il y travaille de surcroît, Val-David demeure son port d’attache et, fait cocasse, ou simplement l’histoire du Québec qui se poursuit, Gilles Mathieu me confie : « La fin de semaine à Val-David, y’avait rien à faire et puis il y avait beaucoup de jeunes. Alors j’ai pensé ouvrir une petite salle de spectacle. Un café chansonnier. Je faisais des croque-monsieur et (il ajoute avec un petit sourire) du café-cognac, sans permis de boisson. Au début, j’avais loué un poulailler à monsieur Laverdure le plombier en bas de la côte, en bais avec la gare. Il y faisait froid de canard. Y’avait pas de chauffage. Pour la toilette, il fallait aller à la gare. Au mois de mai, monsieur Laverdure décide de reprendre son poulailler, je n’avais donc plus de local. Mais comme cela arrive souvent, c’était un mal pour un bien. Mon père accepte de me louer son ancienne manufacture que j’ai finalement achetée et c’est comme ça qu’est née La Butte ».

Gilles est un décorateur né doublé d’un visionnaire. Il décore la vieille manufacture avec du bois de grange qu’il va chercher un peu partout et il déniche des antiquités. C’est du jamais vu! Ce faisant, il crée cette mode, ce goût des antiquités et doucement, il plonge dans nos racines, les tire à la surface et fait revivre notre identité, notre nature et notre culture francophones enfouies depuis la conquête sous les cendres de la colonisation. Il crée ce sentiment d’appartenance, qui se révèle si nécessaire à tout succès.

Il me dit : « Eaton, Simpson’s et même à Val-David, on donnait des noms anglais aux entreprises tels la Laurentides Building Supply par exemple. Même mon père avait appelé sa manufacture de portes et châssis : Val-David Woodwork Pattern. Quand j’ai appelé ça La Butte, ça a surpris les gens, car à cette époque Val-David attirait un tourisme anglophone plus important que francophone. Moi, c’était clair, je voulais faire la promotion de la chanson québécoise qui était très mal connue ».

Photo www.larevolutiontranquille.ca

Mais lui la connaissait, car il fréquentait les boîtes de nuit à Montréal, et s’il aimait le blues et le jazz – il me confiait « J’ai vu Glenn Gould à ses débuts » –, il va aussi Chez Bozo, la première boîte à chansons créée par Raymond Lévesque, Claude Léveillée, Jacques Blanchet, Jean-Pierre Ferland, Hervé Brousseau et Clémence et devient amoureux de la chanson québécoise. Il aime le lieu et veut faire la promotion de la chanson québécoise. Il fonde la Butte, la deuxième boîte à chanson qui deviendra finalement la Première pour tous.

Gilles poursuit : « Je voulais Félix pour l’ouverture de la saison d’automne de La Butte, mais ma bâtisse était trop petite pour ce géant. Je l’ai donc agrandie et finalement Félix a fait le spectacle d’ouverture. Mais il n’a pas été facile à convaincre. Il revenait d’Europe et il était malheureux d’avoir eu du succès en France avant d’en avoir ici. Il hésitait beaucoup à faire un spectacle. À force de parlementer, il a finalement accepté. Quel moment de joie ç’a été! Mais ce n’est pas tout. J’avais aussi convaincu Vigneault de venir chanter en première partie de Félix. Tu imagines? Vigneault! Pour l’histoire de la chanson québécoise c’était un grand moment. Un immense moment! »

J’ajouterais que c’était un immense moment pour trois hommes immenses : Félix et les deux Gilles.

« Dans le temps, j’avais de la place pour 100 personnes, mais j’avais vendu 200 billets en me disant qu’on allait s’arranger. Heureusement, Félix a accepté de faire deux spectacles. Il me demandait 500 $ pour venir chanter et je vendais les billets 2 $ chacun. Fais le calcul! Quelle soirée! »

Tant de choses à dire sur Gilles Mathieu, son importance pour le Québec, la chanson québécoise, les chansonniers qu’il a lancés un à un vers les grandes salles de spectacles à Montréal, à Québec et en France et qui, avec talent et ferveur, ont chanté notre poésie, notre pays et notre peuple en devenir. Ils y croyaient et nous transmettaient leur foi. Gilles y croyait aussi et il n’hésitait pas à prendre les risques.

Il avait créé une cathédrale mythique où nos plus grands poètes, nos plus grands ambassadeurs de la liberté des Québécois venaient se produire. Une fois chantées à La Butte, les chansons s’envolaient sur tout le territoire du Québec et de toutes les manières. On entendait partout : Le grand 6 pieds et Le soleil brillera demain, de Claude Gauthier; Mon pays, de Gilles Vigneault et celui de Claude Léveillée, et selon moi la plus belle des belles : Quand les hommes vivront d’amour, de Raymond Lévesque. Tellement, tellement, tellement d’autres chansons plus merveilleuses, poétiques et inspirantes les unes que les autres et qui avaient pour la plupart été chantées à La Butte, souvent pour la première fois.

Toutefois, Gilles Mathieu veut aussi faire la promotion des artisans. « Je voulais que les peintres, les sculpteurs et les graveurs entre autres, aient un lieu pour se faire connaître ». Alors, il met le terrain de La Butte à leur disposition. Il achète les maisons autour de La Butte et crée un petit village qui respire les arts, le Québec et le bonheur. Quand les artistes ne peuvent se payer un gîte, il les loge. Ainsi Claude Gauthier et Georges d’Or habitent chez Gilles et le sculpteur Armand Vaillancourt habite dans une des maisons connexes à La Butte.

« Gilles, raconte-moi des souvenirs amusants. » Il rit et poursuit : « Il y en a beaucoup! À cette époque, Charlebois chantait plutôt du folklore. Mais quand il a changé de style, ça m’a fait des problèmes. Il est arrivé avec un système de son très puissant. C’était tellement fort qu’il y a des gens qui sortaient enragés et qui m’engueulaient. » Léveillée chialait toujours après mon piano. Il fallait faire venir l’accordeur. Un jour, il vient jouer avec André Gagnon et il me demande deux pianos à queue. Imagine sur la scène de La Butte. Et puis, Guy Béart qui était tellement content de l’accueil des Québécois, qu’à minuit il a recommencé son spectacle pour faire plaisir au public. Et puis cet autre que je ne nommerai pas qui s’est mis flambant nu sur la scène parce qu’il n’aimait pas la réaction du public! Remarque, ça ne l’a pas empêché de venir chercher son chèque de paye! Et puis, Raymond Lévesque qui montait une revue l’été et qui s’est endormi un soir sur la scène. Il y en a tellement! Tellement! » Il rit puis se rappelle aussi que « … la gestion de La Butte c’était surtout de ménager les egos des artistes et les craintes des natifs de Val-David à qui La Butte faisait peur. Une fois, un voisin pas content s’était fait une clôture de taule et lançait des roches pendant le spectacle. Un autre avait mis une corde de 50 pieds pour empêcher les gens de stationner. Il avait même séquestré une auto. Il a fallu appeler la police. C’était des vieilles mentalités. J’avais de la difficulté à comprendre pourquoi ils me mettaient des bâtons dans les roues parce que je faisais travailler beaucoup de monde à Val-David sans avoir aucune aide de la municipalité ni du gouvernement du Québec. Et, à l’âge d’or de La Butte, que mes amis ont fini par appeler La Butte à Mathieu, je recevais 1 000 personnes les samedis soirs, sans compter les autres soirs. À cette époque, les gens ne retournaient pas coucher chez eux. Alors les auberges étaient pleines et des gens de la place ont même transformé leur sous-sol en dortoir et louaient des lits. C’était profitable pour tout le monde. (Il sourit) Écoute, le premier été on a monté une pièce qui s’appelait : Lorsque l’enfant paraît. Les comédiennes étaient costumées en femmes enceintes. Ça fait un scandale, ils en ont même parlé au conseil de Val-David! Mais la cerise c’est quand ils ont vu Armand Vaillancourt arriver avec son grand manteau et sa grande barbe. Ils ont dit : il y a des beatniks à La Butte! Alors, il y a des parents qui ont empêché leurs enfants de revenir. »

De gauche à droite; Marcel Tessier, Gilles Mathieu et Armand Vaillancourt.
Photo Michel Kieffer

Malgré tout, petit à petit l’oiseau a fait son nid. Les gens de Val-David réalisent doucement que La Butte apporte beaucoup à Val-David. Gilles organise les Fêtes de la Saint-Jean à La Butte et les fins de semaine, Philippe Gagnon joue du violon et fait chanter et danser tous ceux qui viennent faire la fête à La Butte à Mathieu. Car La Butte est devenue plus qu’une boîte à chanson, c’est un lieu de rassemblement pour les artistes, artisans et la population.

À travers vents et marées, Gilles Mathieu tient la barque pendant 19 ans et au-delà de La Butte, il ouvre La Sablière à Sainte-Agathe qui, pendant trois ans produit plusieurs chansonniers et qui devient ensuite Le Patriote.

Photo Michel Kieffer

Finalement, il doit fermer La Butte. Les chansonniers qui pour beaucoup ont vu le jour chez lui, ont étendu leurs ailes et se produisent dans de grands théâtres. La vie et les temps changent.

Qu’est-il arrivé aux chansonniers? Il me dit : « Après le premier référendum, la déception a été tellement grande que plusieurs ont arrêté ou ont changé de style ou encore certains sont devenus humoristes. D’ailleurs, selon Gilles, ce sont les humoristes qui ont pris la place des chansonniers. Ils attendaient à la porte. Une fois que les chansonniers l’ont claquée, les humoristes sont rentrés. »

À 87 ans, Gilles Mathieu reste un messager de premier plan de la chanson et de la parole québécoise et un des développeurs déterminants de Val-David.

À mon avis, Gilles Mathieu mérite une place permanente dans notre village. Un musée ou une exposition qui comméreront à toutes et à tous la place qu’à tenu Val-David dans le développement de la culture québécoise et que ceci n’aurait jamais eu lieu sans La Butte à Mathieu. Il est primordial de préserver la mémoire.

Et je terminerai ce texte avec un extrait d’un poème de Claude Gauvreau qui selon moi décrit à merveille Gilles Mathieu : « Je suis Dieu pour mes sourires secrets, mais en vérité je suis moi-même, franc, noble et plein de liberté. »

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