Portrait d’Éric Martineau

Alpiniste et professeur de plein air au CÉGEP Lionel Groulx

Numéro 1: #MoiAussilAventure

Il ne vient pas d’une famille de sportifs et rien ne le prédestinait à grimper les montagnes. Pourtant, à 25 ans, il fait avec quatre autres alpinistes une expédition au Cho Oyu en Himalaya, le sixième plus haut sommet au monde qui atteint 8 188 mètres d’altitude.  

Le Cho Oyu est situé à la frontière entre le Tibet en Chine et le Népal. Sa première ascension a été réussie le 19 octobre 1954, par Herbert Tichy, Josef Jöchler et Pasang Dawa Lama, un an et demi après celle de l’Everest situé à moins de trente kilomètres. 

Sa grand-mère habitait Saint-Sauveur et c’est là qu’il découvre le ski alpin qui lui sert de marche d’approche aux sports de plein air et finalement à l’expédition :  

« C’est drôle parce qu’au-delà du ski, ce que je préférais, c’était être en forêt. Je ressentais la beauté de la vie et la chaleur du soleil. Je respirais à fond et je découvrais la contemplation! Encore mieux, que tout cela, je réalisais qu’admirer, respirer, ressentir était partie intégrante de l’action. Être dans l’action ce n’était pas seulement monter son cardio à 160 pulsations/minute.» 

Un monde s’ouvre 

À 16 ans, il suit un cours d’escalade avec Jean-François Gagnon à Val-David. Cette première grimpe est un tournant décisif.  

« Je veux grimper et grimper encore. C’est un sentiment insurpassable. Comble de chance, j’entre au CÉGEP André-Laurendeau et j’ai, à mon avis le plus grand des professeurs de plein air Pierre Gougoux. Avec Pierre, un monde s’ouvre. Un monde de randonnées pédestres, de vélo et de montagnes. Pierre organise pour ses étudiants des voyages de randonnées dans les Alpes et au camp de base de l’Everest. Ce sont des moments remplis d’éclats de rire, d’amitié, de défis et de découvertes.  

Il est clair que je deviendrai professeur d’éducation physique, je donnerai mes cours dehors! Ce que je fais. Mais il est clair aussi que j’irai escalader de hautes montagnes. Ce que j’ai fait.» 

Le Cho Oyu  

« Le Cho Oyu, c’est difficile et magnifique! L’expédition a duré environ deux mois. On était cinq alpinistes sans sherpas ni oxygène et on transportait des sacs de 20 ou 30 kilos. Faut être en forme! 

Situé à 5 700 mètres, le camp de base Cho Oyu est le plus élevé de toute la chaîne de l’Himalaya. Le camp de base fait partie des beaux moments. Nous nous retrouvions tous sous la tente cuisine avec des Italiens, des Chiliens, des Coréens et des Russes. Nous avons eu beaucoup de plaisir avec l’équipe russe plus particulièrement. C’était de joyeux lurons et des alpinistes d’expérience. On avait apporté une guitare et du vin. Eux de la vodka. On faisait la fête. Le chef de l’expédition, un alpiniste d’environ 65 ans trouvait que le vin était lourd à transporter puisqu’il fallait en apporter beaucoup plus que la vodka pour atteindre le même résultat. Tout de même l’expérience, c’est utile! Blague à part, ils avaient beaucoup d’expérience et ils ont été très généreux de leur connaissance.  

Après quelques jours d’acclimatation, nous allons porter du matériel au camp 1 situé à 6 450 mètres. L’acclimatation se fait parfois de façon cocasse, car il me semble que les roches bougent dans le pierrier que nous grimpons. Le pierrier débouche finalement sur un glacier avec une arête de neige qui ouvre sur un sérac, c’est-à-dire un bloc de glace entouré de crevasses.  

Tout en avançant, je contemple ce paysage magnifique et unique! Ça y’est, j’y suis. J’en ai rêvé pendant des années! C’est plus beau que tout ce que j’avais imaginé. Je suis transporté et fier même si je souffre du manque d’oxygène et du froid, car les nuits sont souvent à -30⁰ sans le facteur éolien. 

Quelques jours plus tard alors que nous atteignons le camp 2 à 7 000 mètres, je me fais la promesse de tout mettre en œuvre pour transmettre à mes étudiants le goût de la montagne. C’est trop beau!  

Mais, les choses ne sont jamais ni aussi dramatiques ou merveilleuse que l’on croit. Toujours au camp 2, tentant de nous acclimater, nous voyons l’équipe russe qui descend vers nous avec peine. Ils nous apprennent avec une infinie tristesse qu’un membre de leur expédition a perdu la vie (probablement à cause d’un œdème pulmonaire). Ils s’acharnent à descendre leur coéquipier décédé qu’ils tiennent à rapatrier pour lui offrir une sépulture en Russie. Avec une grande tristesse, ils doivent se rendre à l’évidence. Ils ont encore à descendre un sérac de 30 ou 40 mètres. S’ils persistent dans leur décision de ramener leur compatriote, ils risquent d’y laisser leurs vies. Le sort en est jeté, la sépulture de leur ami sera au Cho Oyu, la montagne où il a laissé sa vie.  

Une décision déchirante mais sage 

Comme deux membres sur cinq de notre équipe ont foulé le sommet, l’équipe est victorieuse. C’est maintenant au tour des autres. Cependant, le décès de Victor nous atteint profondément et nous ébranle.  

Après plusieurs heures au camp 2, nous devons à notre tour admettre qu’il est extrêmement risqué de continuer. La température, le vent, le froid. Après une douloureuse réflexion, nous décidons de rebrousser chemin. Je suis déchiré. 

Avec le recul je sais aujourd’hui que c’était la seule bonne décision. Même si pendant un certain temps nous étions un peu amers, aujourd’hui je ne doute pas que c’est à cette décision que je dois d’être en vie. Nous avons atteint le sommet que nous pouvions atteindre dans les circonstances. Nous avons fait tout ce que nous pouvions et avons géré la situation avec discernement. Elle était là la victoire ». 

L’enseignement de l’amour du plein air 

Photo collection Éric Martineau 

Éric transmet depuis 25 ans le goût du plein air et de l’aventure à ses étudiants, mais, riche de son expérience au Cho Oyou il leur apprend aussi le risque calculé.  

En plus des cours de raquettes, de canot et de randonnée, Éric marche dans les traces de Pierre Gougoux et organise des voyages culture/aventure avec ses étudiants, pratiquement à chaque fin d’année scolaire. Il les amène en Amérique du Sud, Bolivie, Pérou ou Équateur pendant 8 à 10 jours où ils font de la randonnée dans les Andes : « On finit toujours par un sommet près de 6000 mètres. On prend notre temps et on s’acclimate.  

On est bien équipé et on est capable de gérer une multitude de situations. On a des médicaments et une équipe de guide et de cuisiniers du pays qui montent avec nous. Ils apportent la bouffe et les chaudrons sur des ânes. Mes étudiants sont ébahis de voir les porteurs et l’équipe de cuisiniers transporter de lourds bagages sans perdre leur bonne humeur. 

Mais, mes étudiants se sont entraînés. Nous avons préparé l’expédition pendant les cours. Celles et ceux qui prennent la décision de venir vivent pour la plupart une expérience hors de l’ordinaire. Ils relèvent des défis qu’ils n’auraient jamais imaginé réussir et ils tissent des liens solides avec leurs compagnes et compagnons d’expédition. Ces jeunes me disent : moi aussi je veux vivre une aventure! Ils prennent la décision de faire le pas même si parfois ils ont peur, et ils ne le regrettent jamais. Ils reviennent le cœur et l’esprit légers, car ils se sont créé de beaux souvenirs, des rêves bien à eux.» 

Éric me dit avec un sourire : « Ils me disent que ça leur fait du bien de décrocher des réseaux sociaux. Ce qu’ils vivent c’est une très forte connexion avec eux-mêmes, la nature et leurs compagnes et compagnons d’expédition. Ils apprennent à découvrir leur force intérieure. Ils y trouvent une forme de liberté et ce qui me réjouit c’est quand un de mes jeunes me dit que la vie en vaut la peine. Évidemment cela me ramène à mes 16 ans.» 

Quel conseil peux-tu donner à un jeune qui a envie d’aventure? 

Photo collection Éric Martineau 

Un jeune qui veut faire une expédition doit commencer par aller jouer dehors et faire des activités accessibles. Il y a plein de Fédérations, de ski de fond, de marche, de montagne. Il y a des groupes Facebook. Surtout, c’est une bonne idée de se joindre à un groupe et de faire son initiation au plein air avec des gens d’expérience.  

Certains de mes étudiants pensent qu’ils ne peuvent pas réussir à faire du canot ou une randonnée. Il y a une angoisse à l’idée de quitter la maison et les réseaux sociaux. Cependant, quand ils prennent la décision de se rendre au bout d’une randonnée, ou d’un voyage en canot, il réalise que le succès se gagne un pas et un coup de pagaie à la fois. Il ne faut pas se laisser arrêter par la peur de l’inconnu, car c’est souvent dans ces moments-là que l’on fait les plus belles rencontres, avec soi, la nature et les autres.  

Le mot de la fin? 

Je pense que la vie vaut la peine d’être vécue dans l’action même si quelquefois cela nous semble difficile. Mais comme le disait le poète : c’est en se confrontant à l’obstacle…que l’Homme grandit. 

Partagez nos articles !
Vous avez aimé cet article ? Partagez-le.