Gilles Vigneault fait les sucres

Photo de couverture gracieuseté www.icimusique.ca/

Par: Patrick Lagacé pour La Presse

Au bout du fil, la voix est forte, le sourire dans la voix est un soleil. Oui, c’est bien lui : Gilles Vigneault.

Tout de suite, il me dit : «J’ai beaucoup hésité à te répondre. Y a pas grand monde qui est capable de dire les choses pour les faire avancer. Je ne me considère pas comme un oracle ou quelqu’un de sage. Enfin, sage : peut-être la semaine prochaine ! Mais je suis une personne à risque, j’ai 91 ans, c’est la seule chose qui me donne le droit de parler…»

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSEDe ses terres, Gilles Vigneault apprécie ce qu’il voit de la classe politique. Nos dirigeants, dit-il en évoquant tout de suite François Legault, ne sont pas là « pour la fanfaronnade, pour la prochaine élection ».

Et Gilles Vigneault rit comme un enfant, de ce rire franc qui a toujours été le sien et que les années n’ont pas réussi à éroder.

Pendant 40 minutes, le poète a parlé, vif comme un lynx, une métaphore à la minute, un jeu de mots n’attendant pas l’autre. Je n’ai posé qu’une poignée de questions, c’était de toute façon quasiment inutile : M. Vigneault avait plein de choses à dire…

Ce que je fais aujourd’hui ? Eh bien, le Bouddha a dit : “Fais ce que tu fais d’habitude, en ayant beaucoup d’empathie.” Alors je fais les sucres, et demain, je vais faire les sucres !

Gilles Vigneault

Il est en confinement pour ne pas attraper la COVID-19, pas question de sortir. Il écoute les consignes. C’est donc dans une petite érablière sur ses terres – «oh, c’est bien artisanal, c’est pour la famille» – que Gilles Vigneault s’est mis en quarantaine.

PHOTO FOURNIE PAR GUILLAUME VIGNEAULTGilles Vigneault, l’an dernier pendant les sucres

«Vous vous ennuyez ?

– Si je m’ennuie ? Je ne m’ennuie jamais ! L’expression “je m’ennuie” a une curieuse signification pour moi, c’est pronominal, ça rebondit sur le pronom : je suis celui qui ennuie moi ! Quand tu fais face à ça, tu te dis : “Je vais attendre que les autres m’ennuient, et là je vais me plaindre !”»

Le poète-acériculteur part à rire, moi aussi. Je laisse flotter un silence. Il reprend :

«Je ne m’ennuie jamais. Je rêve beaucoup. Il m’arrive de parler. Mais il m’arrive beaucoup, beaucoup plus de me taire ! C’est simplement un exercice de préparation pour plus tard, c’est du rodage…»

Et Gilles Vigneault rit encore, de bon cœur, il rit même en évoquant sa propre finitude.

* * *

De ses terres, l’auteur de Gens du pays apprécie ce qu’il voit de la classe politique.

Nos dirigeants, dit-il en évoquant tout de suite François Legault, ne sont pas là « pour la fanfaronnade, pour la prochaine élection » : «Ils sont là pour sauver le monde. Et n’importe qui peut le faire sur la planète, tout le monde peut le faire dans sa petite proportion…»

«Parlez-moi de François Legault, monsieur Vigneault…

– Ce que j’aime chez Legault, c’est qu’il ne se prétend pas savant, mais il se prétend écouteur. Il est assez brillant pour savoir que ceux qui savent savent mieux et vont nous sauver. Il sait où est la sauvegarde. Où est la salvation. Le salut : Legault sait où il est. Il va le chercher avec des gens plus savants que nous tous… Qui eux non plus ne sont pas là pour la fanfaronnade, pour la prochaine élection : ils sont là pour tout de suite.»

Si tout le monde fournit sa part d’efforts, si tout le monde garde ses distances, reste dans sa cabane à sucre, comme lui, Gilles Vigneault en est convaincu : «La pandémie va sacrer le camp !»

Tout au long de l’entrevue, le poète dira son bonheur de voir la classe politique suivre les conseils des scientifiques, qu’il admire beaucoup : «Tout le monde est à la tâche pour ça, pour trouver un remède, un vaccin. Ça ne sert à rien de se confiner à écouter la peur… La peur ! On la connaît, la peur, les Québécois. Elle vient de l’Ouest, d’habitude. Elle arrive ici, laide comme un pou, on lui dit qu’elle est laide, elle retourne se maquiller et revient belle comme une déesse des variétés : faut jamais se laisser abuser par la peur !»

Sur la science, encore : «Je crois qu’on va vaincre cette chose-là, beaucoup parce que nos dirigeants, tout le monde, pour une fois, écoute la science et les savants. C’est bien de prier ! Mais on ne peut pas se confier qu’aux prières. Quand on se confie aux prières, on donne la job à quelqu’un d’autre. Mais quand on se confie à soi-même, là on est à l’ouvrage !»

Il rit encore…

«On apprend qui nous sommes dans cette pandémie, poursuit-il, on apprend que nous sommes tous devenus responsables de nous, et du voisin. C’est extraordinaire. Ça ne nous est jamais arrivé avant. C’est un moment de réflexion, de réalisation de ce qu’est la planète, de ce qu’on est : c’est le moment de se projeter dans l’avenir…»

Il évoque un «proverbe que [s] a mère disait souvent», celui qui dit qu’à quelque chose malheur est bon : la pandémie, dit-il, est historiquement, planétairement nouvelle.

«C’est la première fois, Patrick… Ça ne te dérange pas que je t’appelle Patrick ?

– Non, monsieur Vigneault, ça va…

– C’est la première fois dans l’Histoire de la Terre habitée qu’on a une photographie instantanée (et on n’a pas fini d’être tannés !) de nous-mêmes. Et chacun de nous peut faire un selfie : c’est un immense miroir qui nous dit qui nous sommes et ce que nous faisons sur cette Terre. Qui nous dit d’où nous venons. Qui nous demande : “Êtes-vous digne de cette planète ?” Et on ne sait pas trop quoi répondre. C’est la première fois qu’on a une photographie qui nous renvoie notre image : est-ce qu’on continue comme ça ?»

* * *

Et les Québécois, monsieur Vigneault, qu’est-ce que vous trouvez de beau chez les Québécois, dans cette épreuve ?

«C’est la conscience du fait qu’on est responsables les uns des autres, commence-t-il. Du fait que nous ne vivons pas seuls. Y a des réflexions à faire. Pas des réflexions menant à la haine, au dépit, à la fanfaronnade. Réfléchir, c’est fléchir le genou de nouveau, s’apercevoir qu’on s’est trompé. Réfléchir, c’est s’arrêter…»

Il revient sur la notion de peur, il craint la peur, ce qu’elle pourrait nous faire, à tous, Québécois.

«Le danger le pire, dit Gilles Vigneault, c’est la peur. La peur de toute. D’abord, la peur de nous autres. De revenir à ce qu’on était, de redevenir nés pour un petit pain. Parce que la peur paralyse. Je veux aussi dire ceci : pour dire à l’autre, dont nous sommes responsables, pour lui dire : “Attention, tu es responsable de moi comme je suis responsable de toi”, le meilleur outil, c’est encore notre langue. C’est notre outil le plus précieux, plus fort que nos bulldozers, nos limes, nos marteaux…»

* * *

À quelques reprises dans la conversation, M. Vigneault me parle du Bouddha. Il en a une statue, dans son jardin. Des fois, il va la voir.

«Des fois, je lui pose des questions. C’est drôle, elle me répond ! Elle me dit : “Pense à l’autre.” Elle me dit : “Tu es dans l’impermanence.” Je pense que c’est ce que la pandémie nous a laissé de plus précieux : nous ne serons plus les mêmes, comme nous n’avons plus été les mêmes après la bombe atomique. Aujourd’hui, il faut des réflexions qui ne soient pas toujours conduites par les taux d’intérêt et la piasse. Des fois, je me dis : “Est-ce que nous méritons la Terre ?”»

Il insiste, dit son espoir de changement, après : «Espérons que nous ne serons plus tout à fait les mêmes. Que cela nous aura changés.»

Il espère plus d’empathie : «La meilleure valeur, c’est l’empathie. Voilà ce que je voudrais qu’on n’oublie pas. Moi le premier, je ne dois pas l’oublier. Des fois, je me sermonne ! Je dois plus penser à l’autre…»

La statue de Bouddha, encore : c’est une amie qui la lui a donnée, ils se sont un peu perdus de vue. Pourquoi ? se demande-t-il à voix haute, plus pour lui-même, me semble-t-il, que pour moi…

«Oui, il faut penser à l’autre, l’autre juste à côté… L’autre qu’on a un peu oublié…»

La conversation tire à sa fin. Nous parlons des précautions exigées de chacun, des consignes de ceux qu’il appelle «les savants»…

«Moi aussi, je fais attention, dit le poète, je fais du sirop d’érable ! Ça m’empêche de sortir écornifler, attraper le virus et le donner à quelqu’un d’autre ! Le sirop m’oblige à rester à la cabane. On a mis une note dans les fenêtres de la cabane : “N’entrez pas, par précaution pour vous et pour nous…”»

Il y aura un après, il en est sûr. Mais l’après se prépare maintenant. Gilles Vigneault se prépare déjà.

«Comme beaucoup de monde qui a du courage, parce que ça peut enlever du courage, une pandémie, on se dit : “Y aura du temps pour le sirop, y aura du temps pour la fête.” Mais il faut en faire maintenant… Alors le Bouddha m’a dit : “Que fais-tu aujourd’hui ?” J’ai répondu : “Du sirop !” Il m’a dit : “Continue et donnes-en à tout le monde…”»

Et Gilles Vigneault rit encore, de ce rire franc qui existera toujours.

Avant de raccrocher, avant de retourner faire son sirop, il m’avertit : «Fais ça comme il faut, pour pas que je passe pour un vieux fou…»

Et M. Vigneault laisse flotter une nanoseconde avant d’ajouter dans un autre éclat de rire : «Ou un vieux sage : ce serait encore pire !»

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