Herman Smith Johannsen dit Jackrabbit

Une force de la nature et un des grands pionniers du ski au Canada et dans les Laurentides.

Photo de couverture gracieuseté Tremblant Express

Jackrabbit, né le 15 juin 1875 en Norvège, est décédé le 5 janvier 1987 sur sa terre natale. Arrivé au Québec à l’âge de 24 ans avec dans ses bagages un diplôme en génie mécanique, il est rapidement embauché par une entreprise qui vend de la machinerie lourde pour la coupe de bois, les travaux publics et la construction de chemin de fer. Son travail l’amène à parcourir le nord du Québec et de l’Ontario où il fait connaissance avec des Indiens Cris et Ojibwé et avec qui il se lie d’amitié. Il parcourt souvent les forêts avec eux. C’est ainsi, paraît-il, que certains Indiens adoptent les skis, les trouvant plus rapides que leurs raquettes ancestrales.

Johannsen roule sa bosse pendant plusieurs années, allant même travailler aux Antilles. Mais, il ne peut s’imaginer mourir au soleil. Il revient et, après un bref passage aux États-Unis, il ouvre un bureau de vente de machinerie lourde à Montréal. C’est le début d’une longue histoire d’amour entre Hermann et les Laurentides où il devient Jackrabbit. Ses amis du Montréal Ski Club l’affublent de ce surnom à cause de sa facilité à se faufiler à ski dans les buissons lors d’un jeu à ski en forêt.

La famille de Herman Smith Johannsen en 1918: Herman et Robert sur ses genoux, Alice junior et Alice la mère qui tient Peggy

Tout au long des années 1920 et 1930, il explore à skis de nouveaux territoires et il ouvre des dizaines de pistes de ski de fond dans les environs de Saint-Sauveur, Sainte-Marguerite, Sainte-Agathe et Shawbridge. Il trace la voie de la popularité du ski de fond chez des dizaines de jeunes, qui deviendront multitude au fil des ans.

Au milieu des années 1930, il trace la célèbre piste Maple Leaf, longue de cent vingt-huit kilomètres qui relie Labelle à Shawbridge en passant par le mont Tremblant, créant à lui seul ce que l’on pourrait qualifier d’un réseau intervillages dans les Laurentides.

Jackrabbit avec son gendre Peter Austin à la ferme de Sun Valley en 1944

La légende de Jackrabbit commence à prendre forme. Sa réputation s’enrichit, malgré ses cinquante ans, par sa capacité à toujours se classer parmi les premiers lors d’importantes compétitions de ski de fond.

En 1930 la crise plonge le Québec dans la noirceur. Son entreprise décline. Il reloge sa famille dans un logement plus petit et leur dit : «Nous n’avons qu’à penser que nous sommes en canot. Ce soir, nous prendrons un souper froid comme on le fait au campement. (…) Demain matin, le soleil se lèvera comme d’habitude, il y a le beau temps et il y a le mauvais temps, et pour ceux qui attendent suffisamment longtemps, le soleil finit toujours par émerger des nuages.» Extrait de la biographie écrite par sa fille Alice.

Alice et Jackrabbit en expédition, 1950

À 55 ans, Johannsen est obligé d’effectuer un changement radical dans son mode de vie. Le bénévolat qu’il a fait pour populariser le ski doit désormais devenir rentable. De vendeur de machinerie lourde, il devient ingénieur du ski. Il construit des tremplins de sauts, organise une multitude de courses de slalom et de descentes. Il devient le père de la course Kandahar-Québec. Mais comment une ville d’Afghanistan peut-elle avoir donné son nom à une course de ski dans les Alpes puis au Québec?

En fait, cette course porte le nom d’un militaire, héros de la bataille de Kandahar, anobli par la reine Victoria, qui l’a fait Lord Roberts of Kandahar. Son ami, Arnold Lünn, promoteur de la course de descente Arlberg Kandahar et père de la première course de slalom au monde qui s’est tenue à Mürren, en Suisse, baptisera cette course en hommage aux exploits de Lord Kandahar qui était venu assister à la compétition.

La Kandahar est une course à obstacles musclée qui fait appel à l’audace et à la témérité autant qu’au talent des skieurs. Nous pourrions aujourd’hui pratiquement la qualifier de sport extrême. Il n’y a qu’une seule règle à cette course : le vainqueur sera celui qui réussira à éviter toute collision avec ses concurrents.

Quelques années plus tard, Jackrabbit rencontre le capitaine Albert H. d’Egville, un des fondateurs du Kandahar Ski Club de Mürren, immigré au Canada qui désire obtenir le droit d’organiser la Kandahar au Québec. Ils font des pieds et des mains pour obtenir l’autorisation de la Suisse et finissent par avoir gain de cause à une condition : ils auront l’autorisation de tenir la course seulement s’ils arrivent à dénicher une montagne qui a l’envergure suffisante.

Jackrabbit qui a arpenté à ski la région de la Diable connaît bien le Mont-Tremblant, seule montagne selon lui, digne d’un tel événement. En compagnie de deux bons skieurs du Red Birds, il grimpe au sommet de Tremblant puis tous les trois entreprennent une descente frénétique entre les arbres. À 55 ans, couvert de glace et de neige, Johannsen ouvre la piste. Le maître déploie tout son art de skieur des bois émérite devant ses compagnons du Red Birds, béats d’admiration : chevauchements de cannes de ski, attrapées d’épinettes, glissades de branche en branche, déboulées de falaises et même, virage en laissant traîner la jambe arrière, technique qu’il avait apprise au contact des skieurs de la ville de Telemark en Norvège. Nous sommes le 30 avril 1930. Jackrabbit et ses compagnons réalisent la première descente à ski au mont Tremblant. Il faut dire qu’à cette époque, il n’y avait pas de skis pour la descente et d’autres pour le ski de fond, le ski hors-piste, le ski de haute route ou le télémark. Une seule paire suffisait amplement; l’habileté et les capacités techniques faisaient le reste.

La première course Kandahar-Québec se tient finalement en 1932. Le dénivelé est d’environ 400 pieds et c’est un membre du Red Birds Ski Club, George Jost, qui gagne la compétition.

La vie de Jackrabbit se déroule à ski, d’un championnat à l’autre. Il a skié avec les plus illustres skieurs de l’époque, dont Fridtjtof Nansen qui a laissé sa marque au Groenland et Amundsen, le vainqueur du pôle Sud. Jackrabbit a popularisé le ski de fond en Allemagne, en Autriche et en Suisse écrivant sa légende de son vivant. 

Un jour, alors qu’il est âgé de 95 ans, il accepte de se joindre à un groupe qui part fouler l’inlandsis, la calotte glaciaire sur laquelle le grand Nansen a réalisé la première traversée du Groenland en 1888. Au passage d’un petit ruisseau, il perd pied et tombe à l’eau. Il risque l’hypothermie. Debout sur la rive, il arrive à peine à prononcer quelques mots à sa fille Alice : Ça ça-c’est-c – de l’eau – f-froide. Elle v-vient – à p—peine de fondre après avoir é-été de la g-g-lace pen-pen-dant des m-m-milliers d-d’années. J-j’prendrais bien u-un p’tit w-w-whisky! Sur ce, il repart en joggant avec Alice, atteint le petit bateau puis on lui fait traverser le fjord à la rame entre les icebergs; de là il reprend son jogging et atteint enfin l’auberge. Après une rasade de whisky et une douche d’eau bouillante, Jackrabbit émerge de cette expérience frais comme une rose.

Jackrabbit à l’âge de 100 ans, à la gare de Val-David en 1975

Il s’éteint à l’âge de 111 ans laissant en héritage son amour profond du ski de fond qui a transformé la vie de milliers de personnes.

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