J’ai mal à mon village

LETTRE OUVERTE /

En ces temps de supercherie universelle

La vérité est un geste subversif

George Orwell

Quand on vieillit, on comprend ce que c’est d’avoir mal. Nous, les vieux, nous sommes au courant. Il est des douleurs auxquelles on se fait, par habitude, il y en a d’impitoyables qui déchirent la raison et, plus sournoises, il y a celles qu’on ne voit pas, mais qu’on soupçonne, qui font sentir leur présence en monopolisant la pensée et qui ne laissent aucun répit. Il en va ainsi de mon village. Je suis dans la perte de son âme, une douleur nouvelle qui vient s’ajouter aux autres et qui ne veut pas partir. Elle déchire mes certitudes et mes attaches, elle me laisse appauvri et chancelant. Oui, j’ai mal à mon village.
Et il ne me reste que la parole ou l’écrit pour calmer la douleur.

On vient de la ville pour se faire élire à la tête de mon village. On veut en faire un Plateau-Mont-Royal ou un Saint-Sauveur et on l’embourgeoise au nom du progrès. Madame la mairesse, quand on veut tant changer mon village, c’est qu’on ne l’aime pas. Sinon pourquoi le changer? Je vous pose la question, mais je ne m’attends pas à une réponse de votre part, car vous ne répondez jamais à mes questions.

Il vous faut retourner à la ville, madame! La vie de village, la vie de campagne, ça n’est pas pour vous puisque ce que vous nous proposez n’est qu’une sorte de fatalisme destructeur qui ne laisse que des cendres. Vous ne comprenez pas la nature profonde de Val-David et vous n’avez que faire de préserver ce que les touristes viennent chercher chez nous.

Vous êtes arrivée avec votre regard et vos valeurs citadines et, au lieu de vous adapter, vous tentez sans vergogne de façonner le village à votre image au nom du progrès. Le progrès est un cheval fier qu’il faut savoir dompter avant qu’il ne parte au galop dans toutes les directions.

La loi et la morale

Je ne me suis pas encore expliqué certains faits grotesques qui entourent votre administration comme si vos concitoyens ne devaient servir à autre chose que d’approuver béatement vos moindres faits et gestes sans broncher.

Prenez le projet du Centre de villégiature Ora Spa (CVOS). Nous savons tous que votre mise en réserve des terrains de La Sapinière a signifié la mort de ce projet, désormais sorti de la conscience collective. Ce qui me trouble, madame, c’est votre silence sur ce projet et qui a quelque chose de profondément révélateur. Pour paraphraser Ralph Waldo Emerson, « vos gestes crient si fort à mes oreilles que je n’entends plus ce que vous dites ».

Si la loi vous donne l’autorité d’agir et tous les droits pour le faire, votre devoir moral vous dictait d’agir dans le bon sens et le respect de vos concitoyens.

Moralement, vous deviez soutenir ce projet jusqu’au bout. Rappelons qu’il s’agit d’un projet structurant de grande envergure pour notre communauté et, de loin, le plus important : un investissement de 20 millions de dollars, la création d’une centaine d’emplois et un apport de taxes municipales de l’ordre de 225 mille dollars chaque année. Mais vous y avez mis la hache.

De quel droit enlevez-vous une centaine d’emplois aux citoyens et citoyennes de notre petite communauté, aux prises avec les préoccupations de l’embourgeoisement? Dans une petite communauté, perdre cent emplois est une catastrophe. Vous transformez en catastrophe ce qui était au départ une nouvelle de grande envergure. Depuis quand et de quel droit une catastrophe peut-elle demeurer ainsi sans explication, sans tentative de consensus avec la population ni d’alternative?

Je ne connais aucun projet semblable, niché au sein d’une petite municipalité comme la nôtre qui portait autant de potentiel pour sa communauté. Uniquement au titre de la taxation, ce projet aurait rapporté à la Municipalité l’équivalent de ce que paient annuellement une centaine de maisons. Non seulement le fait de laisser aller une telle occasion est-il incompréhensible, mais pire encore, on agit comme si rien ne s’était passé et que tout allait pour le mieux? Quand une petite communauté perd 100 emplois, on n’a pas le droit de dire que tout va bien. Ce sont des faussetés. C’est de la poudre aux yeux. Cela relève de l’inconscience la plus totale, sinon d’un tort innommable envers les citoyens et les citoyennes.

J’ai mal à mon village.

Puis soudain…

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Tout a débuté alors que vous choisissiez un nouvel emplacement pour la construction de la nouvelle école primaire et que le CVOS allait débuter ses travaux. Notre petite communauté avait alors à gérer l’implantation de deux projets d’envergure totalisant 50 millions d’investissement. Deux grands projets qui surviennent dans la même communauté et au même moment. Un vent de prospérité exceptionnel et rarissime soufflait sur mon village.

Après quatre années de labeur dans l’ombre, le CVOS émergeait enfin à la lumière. Il était chez lui, sur son terrain, et il avait reçu toutes les autorisations de la Municipalité pour aller de l’avant, il avait monté son financement de 20 millions – où on retrouvait entre autres le ministère du Tourisme – et les travaux étaient sur le point de débuter. Et, coup de tonnerre, voilà qu’on place délibérément l’emplacement de la future école en compétition avec le CVOS sur le même terrain, comme si Val-David n’était pas assez grand pour accueillir les deux projets. L’un devait éliminer l’autre. La mairie venait de virer son capot de bord et sabordait le projet de madame Beaudry qui ne faisait pas le poids devant l’autorité légale de la Municipalité.

Encore aujourd’hui, je tremble de colère quand j’en parle.

Pour perpétrer un tel coup de théâtre, il faut un motif et des raisons en béton. La mairie doit faire avaler la pilule. Elle doit s’expliquer, faire valoir ses raisons d’agir ainsi. En bref, elle devait parler, dire quelque chose. Tenter de faire comprendre…

Mais il ne s’est rien passé, que du néant. Je dois me rendre à l’évidence que la mairie s’enferme dans son mutisme et que l’illogisme a pris le pas sur la logique. Dès lors, toutes les suppositions sont permises. Après avoir soupesé toutes les alternatives, les agissements et la suite des événements, je me rends à l’évidence que si la mairesse ne donne pas de réponse, c’est que son motif n’est pas avouable. Il me reste dès lors une seule question : Kathy Poulin a-t-elle voulu, pour des motifs innommables, éliminer madame Beaudry?

C’est gros, je sais! Ma grand-mère me répétait toujours : ouvre-toi les yeux! Et la vie m’a appris que « quand ça marche comme un chat, quand ça miaule comme un chat, quand ça ressemble à un chat, on peut en déduire que c’est un chat ».

Si Kathy Poulin avait eu à cœur le bien du village, elle aurait répondu aux questions, elle nous aurait fait une présentation de projet, elle nous aurait expliqué l’ampleur des travaux, elle nous aurait montré des maquettes ou à tout le moins des croquis, elle nous aurait fait un état des lieux, des expropriations, de la poursuite de 5,4 millions, elle nous aurait parlé des coûts, des emprunts nécessaires, des implications fiscales, de notre endettement, de la démarche, des alternatives, des options de terrains pour situer l’école, des problèmes de circulation aux heures de pointe, de la perte de l’allure campagnarde du village qui fait son charme et j’en passe.

Mais, rien! Un semblant de consultation qui tenait du jeu de société avec comme seule information les exigences d’un éventuel PPU et l’obligation d’un PIIA avaient eu raison du projet CVOS et de madame Beaudry sa propriétaire.

Et malgré ce trou béant d’information manquante, elle affirme avoir le soutien de la population! Comment pouvez-vous affirmer cette chose alors qu’une pétition de 485 personnes vous ont signifié leur désaccord à l’idée de construire l’école à La Sapinière et qu’il n’y a jamais eu de réelle consultation publique sur le sujet?

Aujourd’hui, après 15 mois de tergiversations, le CVOS est mort-né, mais la facture s’alourdit pour les citoyens qui auront à payer la poursuite que nous sommes certains de perdre. Celle-ci se chiffrera en millions en plus de l’achat des terrains. Il appartiendra au juge de déterminer le montant exact que nous aurons à payer.

J’ai mal à mon village!

Madame Poulin, comment faut-il dire les choses pour que vous les entendiez? Une centaine de personnes tout au plus participaient à vos prétendues consultations publiques et vous affirmez que vous avez l’aval de la population. Pourtant, cela ne repose sur rien! Rien dans le discours des citoyens qui habitent Val-David depuis leur naissance ou depuis un demi-siècle ne vous touche, ne vous émeut, ne vous ébranle! Les seuls que vous écoutez sont les gens qui ne vous remettent jamais en question et qui, comme vous, font des projets de construction et de développement sur un terrain qui ne leur appartient pas et sur lequel il y a une poursuite qui ne se réglera pas avant longtemps.

Mais qu’est donc devenu mon village? Quelle est la prochaine étape? Un Wallmart sur ce qui restera d’un site emblématique, joyau de notre communauté appelé à devenir patrimonial?

Quand on veut jouer dans la cour des grands, madame, on se comporte comme un grand. Vous nous avez plongés dans ce marasme, voyons si vous aurez l’intelligence d’en faire le constat et de nous en sortir. Sinon, à quand les oscars de la bêtise?

Note: LE ZigZag a pour mission, notamment, d’offrir une plateforme aux citoyens afin qu’ils s’expriment. Dans son segment «LETTRE OUVERTE», LE ZigZag se dégage entièrement du contenu envoyé par ses lecteurs, mais leur laisse démocratiquement la parole.

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