Je suis un maraîcher, un maraîcher prisonnier…

Voici un récit, élaboré à partir de plusieurs témoignages réels. Le personnage principal est fictif, puisqu’il est la somme des maraîchers qui se sont confiés au Val-David ZigZag 

«Je suis maraîcher depuis 20 ans et je me spécialise dans la culture de légumes. J’ai reçu dès mon jeune âge l’appel du retour à la terre. J’ai toujours aimé l’odeur de la terre, sa texture, les champs à perte de vue des prairies, l’odeur du fumier mêlé à celui de la terre. Je pratique mon métier par pure passion, pour me faire plaisir. Gagner ma vie tout en vivant à la campagne, développer une activité dans un secteur plus sain, plus en accord avec mes idées, c’est mon rêve d’enfance.  

Je suis maraîcher par choix, par aspiration, mais je suis entrepreneur par obligation. Je me suis lancé dans le travail de maraîcher après mes études en agronomie. Déjà endetté par mes prêts et bourses dès la sortie de mon BAC, je n’avais pas les moyens de m’acheter une terre. J’ai donc dû en louer une d’une acre dans les premières années. Quelques années plus tard, je suis devenu propriétaire d’une magnifique ferme maraîchère.  

Malgré le fait que je suis présentement propriétaire terrien, la réalité s’impose. J’ai de lourdes responsabilités comme de payer des salaires, des frais d’exploitation et des frais afférents. Je suis gestionnaire d’exploitation, des ressources humaines, des finances et de la production. Je compose avec les aléas du marché économique, ceux de la météo et des insectes ainsi que les animaux nuisibles pour assurer ma production agricole. Tout plein de facteurs dont les paramètres sont incontrôlables. Ma saison de récolte débute entre en mai ou juin dépendant de l’arrivée de la chaleur et du dernier gel. Mes dernières récoltes se terminent en fin octobre. Mes produits sont vendus exclusivement dans UN marché public de proximité, et ce de la fin mai à la mi-septembre. Mais, mes plus grands défis, ceux pour lesquels je me bats quotidiennement, sont la commercialisation ainsi que la vente de mes produits avec un minimum de perte.  

Chaque jour mes légumes se dégradent après une journée de marché. Je dois donc me départir de ceux-ci à prix réduit ou je les donne à des organismes pour personnes en difficultés. Dans le pire des cas, ils retournent dans mon compost. Atteindre l’équilibre délicat entre ma production et mes ventes me semble un objectif difficile à atteindre. Pourtant, ce ne sont pas les points de vente qui manquent. 

De nos jours les marchés publics sont en pleine expansion. Certains ont des valeurs semblables aux miennes : priorité aux producteurs locaux dans un périmètre de 50 km; mise en valeur des produits biologiques à hauteur de 90%; le prix de la location des étals respectable; la promotion de ses producteurs, etc. Malheureusement, les marchés publics ne sont pas tous généreux. Malgré leur beauté et leur popularité, quelques-uns ont des allures d’entreprises dont l’unique objectif est le profit. Comment les différencier quand on n’a aucune référence et aucune expérience comme moi à mes débuts comme producteur? J’aurais aimé savoir dans quoi je m’embarquais quand je me suis associé à un des plus beaux marchés de ma région.  

Je suis associé à Ce marché depuis maintenant nombre d’années. Bien que la gestion de celui-ci ne semble pas orthodoxe et que le prix de la location de ma table soit élevé, mes ventes ont toujours été relativement bonnes. Cependant, l’équilibre production/vente n’est pas atteint.  

Idéalement, je devrais vendre mes produits dans différents marchés publics, toutes les fins de semaine. Vous vous demandez pourquoi je ne le fais pas. Parce que pour m’associer à Ce marché public, je dois obligatoirement signer, à chaque début d’année, avant le début de la saison, un contrat d’exclusivité. Que dit en gros ce contrat: J’accepte de vendre mes produits à condition que je ne vende rien, nulle part ailleurs, dans aucun autre marché sinon je perds à jamais mon accès à Ce marché et sous peine de pénalité. Je ne connais aucun autre marché qui fait signer à ses producteurs un contrat d’exclusivité. Un jour, des amis à moi qui vendent depuis quelques années à Ce marché et qui sont aux prises avec les mêmes défis que moi, ont tenté de vendre dans un autre marché public de la région. Ils se sont fait approcher par des espèces «d’agents de surveillance» du marché pour lequel ils ont signé un contrat d’exclusivité et se sont fait dire de quitter immédiatement leur table. Quelques jours plus tard, la direction de Ce marché leur a téléphonés pour leur dire que leur contrat était rompu et qu’ils devaient payer une pénalité. 

Aujourd’hui je suis prisonnier de Ce marché. Était-ce ma naïveté, la notoriété de Ce marché ou les promesses de ventes spectaculaires qui ont fait que je me suis associé à Ce marché? Rien n’est certain. Ce qui est clair pour moi maintenant, c’est que je ne veux plus être prisonnier de Ce marché. Je veux m’ouvrir à d’autres marchés publics de ma région afin d’arriver à écouler mes stocks, de mieux payer mes employé(e)s et me sortir de la pauvreté, rien de moins. En 2020, je ne signerai pas mon contrat d’exclusivité avec Ce marché. Mon entreprise pourra enfin faire des gains. Mes enfants pourront en profiter dans un proche futur. Si je reste dans Ce marché, ce sera la mort de ma ferme à moyen terme. 

Mes amies et amis maraîchers, vous vous sentez comme moi prisonnier(ère) de votre marché public, n’ayez plus peur. Unissons-nous et ne signons plus de contrat d’exclusivité. Soyons solidaires et travaillons avec des gens qui nous valorisent pour les bonnes raisons!» 

Signé le maraîcher prisonnier 

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