La bateau-stoppeuse

Nathalie Deraspe, la professionnelle des communications maintenant semi-retraitée, parcourt 20 000 kilomètres sur l’eau en neuf mois. Pourtant, son expérience en mer se résumait à quelques passages occasionnels ici et là sur des embarcations à moteur. Jeanne Maranda, une amie de Nathalie, a imaginé une correspondance avec cette aventurière.

Correspondance entre Nathalie Deraspe et Jeanne Maranda

15 août           

Bonjour Nathalie,

Je suis sidérée! Tu m’annonces que tu vas prendre le large, que c’est le temps de réaliser le rêve de ta vie : faire le tour du monde en voilier! Tu as largué boulot, auto, maison et ton fils! Tu as vu sur Internet le site Vogavecmoi.com, tu as trouvé un capitaine au long cours qui a déjà traversé l’Atlantique deux fois et qui est prêt à t’engager comme coéquipière! Comment peux-tu envisager une telle expérience quand tu n’as pas d’expérience de navigation en haute mer sur un grand voilier? D’accord, tu n’as pas le mal de mer, et pour ton âge, tu es en bonne forme, mais il faut plus que la forme pour tenir la barre, manier les voiles, pour faire face au vent du large, sauter avec les vagues – qui sont époustouflantes en mer –, en plus de cuisiner. À mon avis, c’est tout à fait irréaliste et j’ai peur pour toi.

P.S. Je te pardonnerai ton geste audacieux si tu prends le temps de tenir un journal que tu m’enverras aux escales. Je voyagerai avec toi, virtuellement, et je partagerai tes bons et… tes mauvais moments. Bon vent, ma chère Nathalie.

Le 20 août

Chère Jeanne,

Si j’entreprends ce voyage, c’est qu’il me faut prouver quelque chose. Je n’écoute que mon courage et mon goût de réaliser mon rêve et je me fie à mon instinct. C’est décidé, je pars pour la France demain pour rencontrer le capitaine et visiter le voilier qui s’appelle IGAVIK (éternité en estonien), amarré à Aigues-Mortes, joli village sur les bords de la Méditerranée. Il est bien équipé et j’aurai un petit coin à moi. Si tout va bien, nous larguerons les amarres le 25 août pour un périple de 20 000 kms en mer pendant 280 jours! Souhaite-moi bonne chance, je suis folle de joie!

 P.S. Oui, bonne idée, j’écrirai au jour le jour ma vie à bord et je m’arrangerai pour te l’envoyer.

Bises, Nathalie

30 août

Nous sommes aux Baléares, après un voyage très mouvementé sur la Méditerranée, mer capricieuse et très populaire. Il nous a fallu louvoyer entre les gros porte-conteneurs, les catamarans, les vacanciers à voile et surtout faire face aux rafales du vent. J’ai pris la mesure de mon inexpérience en mer et le capitaine a dû manœuvrer seul surtout quand le moteur diesel s’est arrêté en vue de Majorque. Nous sommes entrés à voile dans le port d’Ibiza avec la frousse au ventre. Ce n’était que le réservoir à mazout qui était bouché par les algues. Un mécanicien sur l’île l’a dégagé et réparé le moteur. J’en ai profité pour une baignade et nous avons vite quitté ce « paradis pour gens riches » et filé vers la côte espagnole.

Première escale. Carthagène a encore les ruines d’un théâtre romain en pleine ville. En l’arpentant, j’ai rencontré un jeune sénégalais qui tentait d’entrer en Espagne dans une vieille barque avec une cinquantaine de ses compatriotes. Ils quittaient leur enfer pour un monde meilleur. Sa générosité et son courage m’ont émue. J’espère qu’il réussira.

Le prochain port, celui d’Almeria, sera la dernière étape en Méditerranée. On en profitera pour faire réparer les voiles et nous ravitailler, car le détroit de Gibraltar nous attend. Ensuite c’est le Grand Bleu.

Le 27 septembre

Un mois plus tard que d’émotions! Le capitaine savait que le détroit de Gibraltar, un étroit passage de 15 kms est très populaire. Plus de 300 bateaux y passent tous les jours. Il faut se faufiler entre les cargos, les chalutiers, les barges, les pétroliers et les navires de croisière. On a intérêt à sortir au plus vite. De plus, il faut utiliser la marée descendante pour rencontrer les courants de l’Atlantique. On a été surpris par un vent violent qui s’est levé d’un seul coup et c’est là que j’ai fait mes preuves. Pendant qu’il s’occupait à récupérer les morceaux de l’abri solaire qui s’envolaient dans toutes les directions, et les voiles qui se déchiraient sous un vent qui soulevait les vagues énormes, qui nous ballottaient comme une coquille d’œuf et menaçaient de nous faire chavirer, je tenais la barre de toutes mes forces. Pendant six longues heures, j’étais arcboutée pour tenir le vaisseau dans la bonne direction. Aucun répit, le vent a soufflé pendant deux jours complets. Nous avons abandonné la partie et au sortir du passage, nous avons dérivé jusqu’au Maroc! Pour comble de malheur, le moteur ne fonctionne plus. Cette fois, c’est un filet de pêche qui s’est enroulé autour de l’hélice. Tour à tour, nous avons plongé dans les eaux glacées de l’Atlantique pour le détricoter. Mes efforts m’ont valu les compliments du capitaine et mon titre de navigatrice! C’est un bon point pour mon moral!

3 octobre

Je suis exténuée, angoissée, des bleus partout, après de mauvaises nuits trop courtes. La mer s’est calmée, on se consolera à Agadir, joli port de mer du Maroc, très accueillant. Pendant que le capitaine se charge de réparer le voilier bien amoché, je prends connaissance de la ville, ses habitants, ses bazars, sa bouffe exotique, ses médinas, surtout celle de Marrakech, un des labyrinthes les plus impressionnants au monde. J’en ai profité pour me laver, me faire masser dans un hammam. Quel bonheur!

J’ai rencontré un guide qui m’a offert une balade le long de la mer sous une chaleur toute tropicale. Quel pays, un paysage un peu poussiéreux sous la poussée du sable, mais envoûtant, on se croirait dans l’Ouest américain! J’ai admiré la végétation unique et découvert l’arbre qui donne l’argan, un fruit dont l’huile fait merveille sur la peau et les cheveux.

Je regrette d’avoir à quitter le Maroc sans avoir vu Casablanca. Une autre année?

Nous quittons l’Afrique pour les Canaries. Un archipel de plus d’une douzaine d’îles, mais c’est la Gloriosa, qui est ma favorite. Une beauté sauvage avec ses volcans, ses rochers couleur d’ébène, ses vignes, son petit musée, « le plus petit musée du monde ». Mais le plus étonnant c’est son musée aquatique. J’ai réussi à voir quelques-unes des 400 sculptures d’art contemporain installées au fond de l’eau en plongeant en apnée. Je n’avais pas de bonbonnes de plongée pour rester plus longtemps. 

Le 20 novembre, on accoste à Las Palmas, port énorme avec ses 1250 postes d’arrimage. J’ignorais que c’est de là que tous les navigateurs partent pour traverser l’Atlantique, ainsi que toutes les régates et les vacanciers d’Europe qui cherchent la chaleur des Caraïbes. On dit que Christophe Colomb était de ceux-là.

Je dois t’avouer ici un pépin que je n’avais pas prévu. Mon capitaine est tombé amoureux de moi et je ne veux pas continuer le voyage avec lui. Heureusement, Las Palmas est le point de rencontre de tous les navigateurs qui se cherchent un coéquipier. Avec mon expérience, je me sens d’attaque et je me propose à une équipe de trois Québécois qui partent pour la Martinique. IIs m’acceptent comme quatrième membre de l’équipage. Ils se rendront au Québec. C’est pour moi. Le Pacifique attendra.

Le 1er février

Je suis à bord du « Provence », nous quittons Las Palmas après des adieux à mon ex-capitaine qui a trouvé un coéquipier. Tu dois excuser mon long silence, mais le temps passe si vite, les rencontres, les bons moments, des paysages nouveaux qui ne cessent de m’émerveiller. Tant de beauté! Nous voici au début d’une nouvelle année et dans deux semaines, après une escale à la Martinique, nous voguerons vers Québec.

Le temps est mauvais, trop de vent, la pluie est à l’horizon. Mes compagnons sont inquiets, on aurait dû attendre, car la traversée s’annonce difficile. J’ai mérité les compliments du propriétaire du voilier après l’avoir impressionné par mon savoir-faire à bord. Ça m’a fait chaud au cœur, j’ai senti une certaine complicité, car je n’avais pas la sympathie des autres membres.

Après 27 jours de navigation, les volcans de la Martinique apparaissent à l’horizon.

Surprise! C’est Tom, un copain de Las Palmas qui nous attend au port. C’est l’occasion d’une fête avec ses amis, ils me promettent de belles excursions sur l’île qu’ils connaissent bien. Il y eut la pluie et la coulée de boue déversée du mont Pelée qui a fait déborder un ruisseau et qui nous a trempés, mais par ailleurs le séjour sur l’île a été un charme et la virée en Guadeloupe, une autre belle échappée.

Une croisière au soleil sur la mer des Caraïbes, quel cadeau! Hélas, il nous a fallu constater les énormes dégâts causés par l’ouragan Irma aux petites îles qui attiraient tant de touristes du Nord.

Nous voici en vue de la Floride et ses hôtels de luxe, West Palm Beach et ses châteaux de millionnaires et bientôt nous sommes à l’entrée de la voie intercostale américaine parallèle à la côte que nous avons choisie pour épargner notre moteur et prendre moins de temps. Nous avons croisé les nombreuses villes étalées sur notre parcours où nous nous sommes arrêtés pour se payer un bon repas.

C’est à la rivière Hudson que nous avons décidé de passer la frontière américaine. On a préféré naviguer sur le lac Ontario plutôt que sur le lac Champlain, naviguer parmi les Mille-Îles, c’est tellement romantique! Un dernier élan sur l’eau et nous sommes à la marina de Valleyfield pour faire débarquer le propriétaire du voilier, « Heureux qui comme Ulysse… »

Le 25 mai, jour pour jour je quittais le Québec et neuf mois plus tard je touchais terre avec une seule idée en tête, repartir.

Le 1er septembre

Ma chère Nathalie,

Après 9 mois en mer, tu nous reviens sur la terre ferme. Tu avais choisi de te mesurer aux éléments pour chercher ta voie vers un meilleur devenir et tu as eu raison. Merci à toi qui m’a permis de t’accompagner dans ton voyage initiatique et je te dis toute mon admiration pour ton courage et ta détermination.

Je t’embrasse bien fort et à un jour prochain 

Jeanne

Photos lors du lancement du livre La fille à bord en 2019

Ce texte est tiré du livre de Nathalie Deraspe. La fille à bord, L’étonnante épopée d’une bateau-stoppeuse, publié en 2019

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