L’assimilation en douce

Par: Frédéric Lacroix PhD, Chercheur, Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA), pour L’AUT’ JOURNAL au jour le jour

Quiconque magasine actuellement les écoles secondaires pour son enfant aura compris que l’anglais semble, si on se fie à la façon dont les écoles se mettent en marché, être quasiment la seule matière au programme dans un grand nombre d’écoles privées (et certaines écoles publiques). Ces écoles mettent de l’avant, comme les éclairs au chocolat, madeleines, et autres clafoutis dans les vitrines des pâtisseries, de l’anglais, encore de l’anglais, toujours plus d’anglais, pour attirer les clients, c’est-à-dire les futurs élèves. Après les concentrations « d’anglais enrichi », on passe maintenant à la vitesse supérieure en offrant carrément des filières « d’immersion anglaise » où l’élève, en plus des cours d’anglais réguliers répartis dans un cycle, fait des journées complètes en anglais, c’est-à-dire que toutes les activités scolaires se déroulent in english.

Étrange. Car l’article 210 de la Loi sur l’instruction publique (LIP) interdit spécifiquement l’immersion anglaise. Cet article a été inséré dans la LIP car il est connu, démontré, prouvé que l’immersion anglaise, dans le contexte qui est le nôtre, avec l’anglais qui bénéficie d’un statut supérieur au français (même au Québec), est l’antichambre de l’assimilation. D’où l’encadrement des cours d’anglais par la loi qui spécifie qu’une « commission scolaire francophone dispense les services éducatifs en français ». Les écoles privées, grassement financées par le gouvernement, sont-elles soumises à la LIP?

Et cet article 210 a été inséré dans la loi bien avant le déferlement numérique que nous vivons aujourd’hui où l’élève est déjà en immersion anglaise permanente à travers soit les jeux vidéo, soit à travers Netflix, YouTube, Instagram et autres TikTok. L’univers numérique est en train de saboter, à très grande échelle, la transmission de la culture québécoise. Quiconque a des enfants aura pu remarquer que quelque chose ne tourne plus rond. La transmission de notre culture est enrayée.

Dans ce que les écoles mettent de l’avant, il n’est plus nulle part question du français, de l’espagnol, de la littérature, de la musique, de l’histoire, etc. Je ne blâme pas les écoles. Ce sont les parents qui demandent frénétiquement toujours plus d’anglais pour leurs jeunes.

Pourquoi? Parce que plusieurs parents ont conclu que l’avenir de leurs enfants sera en anglais. Le courant est tellement fort que ces mêmes parents donnent maintenant des prénoms anglophones ou américains à leurs bambins. Normal. On leur facilite ainsi l’intégration dans l’anglosphère. C’est aussi ainsi que l’on voit pulluler des garderies avec des programmes d’immersion anglaise, des écoles primaires offrant 5 mois d’anglais exclusif en sixième année, des parents francophones qui parlent en anglais à  leurs bambins pour leur donner « une longueur d’avance », etc. Au Québec, le français est lentement ravalé au rang de langue seconde.

Pour ces parents, il s’agit d’un désir assumé d’assimilation. Ils estiment ainsi améliorer les conditions socio-économiques futures de leur progéniture. On ne peut pas leur donner tort. Encore aujourd’hui, il est plus payant de travailler en anglais que de travailler en français au Québec.

Mais pour une autre partie des parents, il s’agit de la force des événements, d’une capitulation par dépit; le courant, d’une force inouïe, les emporte. 

Face à cette absolue catastrophe, que fait l’État québécois? Il priorise le renforcement du postsecondaire anglophone dans son projet de loi 66 en finançant massivement l’agrandissement de Dawson et McGill; au moins 750 millions de dollars qui s’ajoutent à un surfinancement déjà massif des institutions anglophones qui dure depuis des décennies. L’État québécois finance une véritable politique d’assimilation de la majorité francophone.

Les parents ont parfaitement compris le message. Money talks. Aucun ne souhaite que ses enfants ne fréquentent des institutions de seconde zone, c’est-à-dire francophones. La filière de l’immersion anglaise au secondaire prépare les jeunes à intégrer le postsecondaire anglophone.

M. Legault semble avoir décidé de s’inscrire dans l’Histoire comme fossoyeur du Québec français.

Seul l’État québécois, le plus puissant d’entre nous comme disait René Lévesque, est en mesure de poser des gestes forts, structurants, majeurs en faveur du français, des gestes qui feront penser que nos enfants peuvent avoir un avenir en français. Si cela n’est pas fait bientôt, le courant deviendra, et plus tôt que l’on croit, irréversible.

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