Le diamant de la reine

Par: Richard Chartier

Bernard Voyer a vécu de nombreuses émotions au cours de sa vie d’explorateur. Mais ce qu’il a ressenti l’après-midi du 14 octobre 2002, confortablement assis sur une chaise et à l’abri de tout danger, n’était pas moins intense que son arrivée au Pôle Sud ou sa conquête de l’Everest. Ce jour-là, le prince Philip en personne est venu s’asseoir à côté de lui pour le dîner du 51e anniversaire du Commonwealth à Rideau Hall.

« Son bras appuyé sur le dossier de ma chaise, je suis son voisin immédiat à la table d’honneur, il semble vouloir me parler en oubliant momentanément les autres invités de sa table… J’ose lui dire : « Lors de mes passages à Londres je fais un détour pour passer devant le palais de Buckingham mais ce n’est pas cet édifice qui m’attire le plus. Ah Bon ! répond-il. Lequel est-ce ? C’est celui de la Société Royale de Géographie. Là ou les plus grands aventuriers se retrouvaient, dans le salon feutré aux fauteuils de cuir pour parler de projets et d’exploits. Hillary, Amundsen, Scott, Hemingway, Lindberg, Shackleton…

Autour de la table, directement en face du prince et de Voyer, il y avait David Suzuki, mais Philip n’allait visiblement pas rater la chance qui se présentait à lui de converser avec un summiter de l’Everest. La première conquête du plus haut sommet du monde, en 1953, s’était en quelque sorte immiscée dans le destin du couple royal lorsque le Néo-Zélandais Edmund Hillary avait offert son exploit à la toute jeune reine Elizabeth en guise de présent à l’occasion de son couronnement. Personne, dans l’histoire du monde, n’avait jamais offert à une femme un diamant de cette taille. 

Le deuxième Québécois à avoir atteint le sommet de l’Everest, trois ans plus tôt, figurait au nombre des quelque 51 distingués Canadiens invités à célébrer le Jubilé d’or de l’Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.

La simple coïncidence d’être assis tout à côté du prince consort n’en était évidemment pas une, et cette place de choix, certainement plus amusante que celle d’être posté à côté de la Reine elle-même, était sans nul doute la plus convoitée chez les invités. Bernard Voyer garde un souvenir impérissable de ce moment à nul autre comparable. Et s’il est rentré chez lui heureux de sa rencontre, il n’était pas au bout de ses émotions…

« Moins d’une semaine plus tard, raconte-t-il, je recevais par courrier express de la Royal Post une invitation personnelle à visiter et même m’asseoir dans ces fauteuils de cuir du salon interdit au public. Et pour couronner ( terme bien choisi ! ) le tout, j’ai eu accès à l’équipement d’Hillary… son sac à dos, cette fameuse tasse de granit que l’on voit dans tous les reportages photographiques de cet immense exploit sur le Toit du Monde. Je n’avais plus besoin de fermer les yeux pour rêver.

« J’ai eu par la suite un plaisir indescriptible à raconter cela à Sir Ed chez lui dans sa cuisine alors qu’il s’apprêtait à écrire la préface de mon livre. »

La couronne 

La pandémie qui frappe le monde depuis plus d’un an m’a fourni l’occasion de voir, surtout en période de confinement, quelques productions télévisées, dont The Crown. Sans nul doute romancée, mais certainement inspirée de faits réels, la série retrace la vie d’Elisabeth II depuis son enfance jusqu’aux heures tragiques qui ont marqué le passage de Lady Di dans la royauté britannique. Personnellement, j’y ai découvert une reine beaucoup plus intéressante et brillante que la façade nous avait laissé voir au fil des décennies, certes pas très empathique de nature, mais préoccupée par le bien-être de ses sujets et totalement amoureuse de Philip. Sa profonde connaissance de la Constitution en faisait, et en fait sans doute encore maintenant, une adversaire redoutable des ennemis de l’État et de l’Empire tout entier. 

The Crown dépeint Philip sans complaisance. Tantôt sympathique, surtout par son esprit d’indépendance, tantôt déplaisant sinon carrément antipathique principalement dans les affaires de la famille, il demeurera à tout jamais un personnage original, rarement gêné par les obligations que lui incombait son rang, machiavélique planificateur de ses frasques et de ses coups de plaisir, et un iconoclaste doté d’une intelligence exceptionnelle.

Voilà donc pour Son Altesse royale, Prince Philip Mountbatten, Duc d’Édimbourg, prince consort époux de la Reine Elisabeth II, souveraine d’Angleterre, cheffe de tous les États du Commonwealth et autorité suprême de l’Église anglicane. 

Nul besoin d’en faire davantage le dessin, les titres des grands de ce monde occupent souvent plus d’espace dans un paragraphe que les autres signifiants – noms, verbes et subordonnées – sans lesquels le langage de tous les jours ne pourrait pas exister. 

Le Covid-19 qui nous lynche à cruel petit feu aura permis à tout un chacun de faire diverses découvertes ou d’être frappé de sentiments contradictoires, les uns banals, comme l’interdiction faite à une personne en autorité d’arborer un signe religieux ostensible et qui fut remplacée, le lendemain de son adoption, par l’obligation de porter un masque, d’autres plus étonnants, comme le fait que la famille royale d’Angleterre est aussi dysfonctionnelle que la moyenne de nos p’tites familles dites sans histoire. 

On peut se refuser à croire que les gens riches et célèbres échappent aux aléas du monde ordinaire et qu’ils sont au-dessus de leurs affaires, comme le suggère si bien la locution québécoise. Mais selon toute vraisemblance, les plus grands peuvent tout perdre du jour au lendemain – santé, prospérité, bonheur – contre un ennemi tellement petit qu’il en est invisible. Il y a deux ans à peine, le riche propriétaire d’un centre commercial souterrain très fréquenté et à l’abri des caprices du climat pouvait faire envie à la moyenne des petits salariés endettés et locataires ; aujourd’hui, peu d’entre nous aimeraient être dans ses souliers à courir les boutiquiers en fuite… 

L’innocence probable du juge Delisle 

Parlant de Couronne, il en est une autre qui a réussi à faire jouer une présomption de culpabilité à l’endroit du juge à la retraite Jacques Delisle et elle risque bientôt de passer un mauvais quart d’heure. Cette affaire judiciaire m’avait troublé et, la suivant du coin de l’oeil comme le reste des actualités, elle me paraissait teintée d’une mauvaise foi à laquelle ne doit pas céder un appareil tenu à la plus haute rigueur éthique. À l’évidence, l’ex-juge Delisle était innocent, à tout le moins les preuves présentées contre lui étaient tout aussi circonstancielles que brouillonnes. 

Dans un geste très exceptionnel, le ministre fédéral de la Justice a rouvert le dossier, la semaine dernière, signifiant qu’il y avait probablement eu erreur judiciaire dans la condamnation de l’ancien juge Delise. 

S’il y a un nouveau procès dans cette affaire, cela risque d’être celui de l’appareil judiciaire. 

Ça ne sera pas plate. 

Pour suite le blogue de Richard Chartier: Go East, old man !

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