Le féminicide

Par: Jeanne Maranda

En l’an 2000, Jeanne Maranda est nommée Femme de l’année par le Y des femmes de Montréal dans la catégorie « Avancement de la situation de la femme ». En 2002, elle reçoit la Médaille du jubilé de la reine Elizabeth 11 sur une proposition du Conseil national des femmes du Canada. La même année, Jeanne Maranda est invitée à se joindre à la Meute, un réseau international, féministe et mixte, basé en France et engagé contre la publicité sexiste. Une meute québécoise est alors créée.

Jeanne Maranda

En cette mémorable fin de journée du 6 décembre 1989, j’étais étudiante à l’Université Concordia, inscrite à l’Institut Simone de Beauvoir au programme d’études de la femme. Un jeune homme armé avait envahi le pavillon de l’école Polytechnique et assassiné 14 étudiantes inscrites aux études d’ingénierie à l’Université de Montréal. Il avait crié « Vous êtes toutes des féministes, je hais les féministes » avant de se tirer une balle dans la tête. Les ambulances, les policiers, les journalistes prévenus attendaient dans le froid et la neige le dénouement de cette tragédie. La réalité les a sidérés, tous incapables de faire face à un tel massacre. Montréal était sous le choc, les journaux du lendemain ont multiplié les arguments pour expliquer le geste « d’un fou », mais nous, les femmes, avions instantanément déterminé « le premier crime sexiste » comme l’a écrit Pierre Bourgault. Le tueur avait décidé que les jeunes étudiantes n’étaient pas à leur place. Qu’elles étaient à sa place?

Plaque commémorative pour les 14 victimes

Nous étions estomaquées devant la violence du geste de ce jeune homme. Une violence que nous avions déjà soupçonnée devant les publicités qui utilisaient des images de femmes érotisées, en position de soumission, des femmes offertes et dont on peut disposer, des victimes faciles pour ceux qui avaient le pouvoir de les prendre et de les jeter après usage. J’étais déjà impliquée en raison de mes études et dans mon travail, ma voie était claire, je devais me joindre aux féministes activistes.

 Le hasard m’a fait rencontrer une jeune cinéaste qui m’a initiée aux codes utilisés par nos faiseurs d’images et m’a indiqué la voie pour dénoncer ces images avilissantes trop présentes sur les murs, dans les magazines et à la télé, et comment sensibiliser les femmes à l’inégalité du traitement de leur image qui minait subtilement leur respect et leur estime de soi.

Et les années ont passé! Toutes ces années à lutter avec mes collègues qui comme moi avaient décidé de redonner à la femme une image plus juste, plus égalitaire. Où en sommes-nous en 2020? Les femmes sont de plus en plus présentes dans les médias écrits et électroniques, dans les métiers non traditionnels, oui, elles sont plus nombreuses dans les postes décisionnels, oui, elles sont majoritaires dans certaines facultés universitaires. Par contre, les publicistes n’ont pas tous encore largué leurs fantasmes. Bien sûr, on ne trouve plus beaucoup d’images de femmes stéréotypées pour vendre une auto, un frigo, un bateau, des femmes extatiques devant leur gâteau pendant que monsieur s’amuse, voyage quand il n’est pas au boulot, mais ouvrez un magazine féminin de mode et vous trouverez là des images qui n’ont rien à voir avec la réalité des femmes actuelles.

À l’époque, nous avions évoqué l’égalité par le biais de l’image. Nous avions préféré donner aux femmes une meilleure image d’elles-mêmes, de faire d’elles des femmes sûres de leurs talents, fortes de leurs convictions, bref des femmes qui méritaient une place à côté de celle des hommes. Quand nous dénoncions les images dévalorisantes, méprisantes et stéréotypées des femmes jetées en pâture aux hommes sûrs de leur pouvoir, nous étions convaincues que c’était ce terreau qui générait l’inégalité et de là, la violence. C’était là qu’il fallait attaquer.

Il nous fallait armer les femmes pour faire face aux plus forts. Quand j’entends aujourd’hui les « #moi aussi » qui fusent de toutes parts, j’entends la voix des filles de ces mères à qui nous avons appris un jour, à se respecter en refusant le rôle d’objet. Cette génération a intégré le message, et aujourd’hui ces filles osent parler! 

Par ailleurs, on a vu des gestes encourageants chez certains hommes qui ont compris l’avantage d’une belle égalité avec les femmes. Notre société est de plus en plus tissée d’hommes et de femmes qui travaillent ensemble, qui partagent plaisir et réussite. Je vois autour de moi des couples de tous âges qui vivent en parfaite harmonie avec leur conjoint/e. À mon avis, c’est tout simplement une question d’équilibre : si seulement monsieur voulait bien reconnaître le féminin en lui et l’accorder avec le masculin de madame, leur couple réussirait une vie heureuse et épanouissante.

Voilà mon vœu pour demain.

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