Le Minaret

La beauté me nourrit autant que le pain.

J’ai besoin de lieux pour jouer et pour prier,

Là où la nature guérit mon âme et m’endurcit.

J’entends encore l’appel des sommets… et je dois partir.

John Muir

Le Minaret, compte parmi les plus impressionnantes tours de granit sur terre. Située au coeur du parc provincial Bugaboos en Colombie-Britannique, j’allais y vivre une aventure qui s’approche plus d’une expérience mystique que de l’alpinisme, à plus de 3200 mètres d’altitude.

J’ai fait la connaissance d’Alain Hénault, qui allait devenir mon compagnon d’escalade, lors d’un cours d’initiation au rocher au début des années ‘70. Il possédait déjà les qualités d’un véritable rochassier – grimpeur de rocher – et que je lui enviais. Il parlait peu et répondait aux questions de la vie par des ascensions où il s’investissait à fond. Il possédait le don de la facilité et une sorte d’instinct pour progresser sur le rocher de manière tout aussi naturelle et normale que de marcher sur le plat. Grand, imposant, la chevelure hirsute, peu enclin aux choses matérielles, son chemin allait tout naturellement d’une ascension à l’autre.

Vers la fin des années ’70, il s’était établi, avec sa femme et son fils, comme gardien de refuge dans le parc national de Jasper dans l’Ouest canadien et nous allions passer quelques semaines ensemble à faire de l’alpinisme. Dès mon arrivée, il me fait lire un article du Canadian Alpine Journal portant sur les monts Bugaboos. Le magazine recelait un article qui mettait en évidence l’ascension du Minaret dans les South Howser Towers. Un passage m’a sitôt interpellé :

 «Suivez la fissure, 19 longueurs*. Escalade artificielle prédominante dans les 60 % inférieurs de la voie et escalade libre prédominante dans les 40 % supérieurs. Deux bivouacs ont été requis après avoir équipé plusieurs longueurs.»

Alain me tend une photo et me lance :

  • Cette ascension n’a jamais été répétée. Qu’est-ce que t’en dis?

C’était un peu mince comme information mais c’est tout ce qu’on avait. Et le regard d’Alain en disait long.

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés dans le parc Bugaboos en Colombie-Britannique, au pied du Minaret cette tour de roc majestueuse de 671 mètres de hauteur et dont l’ascension me pesait lourd. N’eût été d’Alain, je ne serais jamais venu ici. J’étais profondément impressionné, mais je ne me permettais pas de douter et je faisais confiance à Alain.

Nous progressons en escalade artificielle le long d’une magnifique fissure. L’artif comme on se plaisait à l’appeler, est une technique de progression sur le rocher qui a perdu de sa popularité aujourd’hui et qu’on utilisait autrefois lorsque la difficulté était trop grande pour grimper en libre, c’est à dire sans l’aide des étriers. L’artif nous ouvrait la porte à des ascensions autrement inaccessibles.

On pose d’abord un ancrage le plus haut possible dans une fissure, puis on y insère un mousqueton – un anneau métallique muni d’une portière –, auquel on suspend un étrier. C’est avec cette sorte d’échelle de sangles de 1,50m de longueur et munie de trois ou quatre marches, qu’on s’élève sur le rocher. Une fois attachée à l’ancrage, on la gravit jusqu’à la dernière marche pour reprendre le même processus. On gagne chaque fois environ un mètre et on recommence ainsi une cinquantaine de fois, c’est-à-dire l’équivalent de la longueur d’une corde. Au mieux on arrive à grimper trois ou quatre longueurs de corde dans la journée et, au pire, on ne progresse que d’une seule longueur lorsque la difficulté est trop grande ou les conditions défavorables. C’est un travail hautement technique où on se retrouve debout dans les étriers à poser des ancrages dans la fissure. Ce labeur est ponctué de moments d’horreur lorsque la fissure ne permet que des ancrages minuscules qui risquent de s’arracher à tout moment ou des moments de salut lorsque l’ancrage est placé de telle manière qu’il tiendrait un éléphant.

Le Minaret dans les Bugaboos, photo Will Stanhope

Au soir du deuxième bivouac, nous nous retrouvons sur une vire, un emplacement royal sur cette face lisse que nous grimpons déjà depuis quelques jours. Je dis un emplacement royal puisque tout emplacement qui permet de se tenir debout ou de se coucher allongé demeure un endroit de choix. Mais je n’arrive pas à dormir parce que la largeur de la vire est tellement étroite qu’on n’arrive qu’à s’y coucher sur le côté avec les pieds qui pendent dans le vide.

Le rationnement

Au petit matin, avec nos gourdes à moitié vides, je n’ai droit qu’à une seule petite gorgée d’eau agrémentée d’une bouchée de chocolat, de quelques noix et de la moitié d’une boîte de sardines. La soif et la faim qui me tenaillent disparaissent rapidement alors que je me prépare à grimper. C’est mon tour de passer en premier de cordée. Au bout d’une vingtaine de mètres, la fissure se perd sur la paroi pour ne devenir qu’un mauvais souvenir.  Je dois donc penduler à partir d’un piton bien ancré dans le roc pour tenter de rejoindre une autre fissure plus invitante à environ 7 ou 8 mètres sur la gauche.

Au bout de quelques heures de grimpe, j’arrive en bout de corde, et j’installe un relais, je hisse les bagages et j’attends qu’Alain me rejoigne. Son travail consiste à récupérer tout le matériel que j’ai installé dans le rocher. Lorsqu’il arrive jusqu’à moi, il est bardé de sangles, de pitons et de coinceurs de toutes grandeurs que j’ai laissé dans la fissure lors de ma progression. Le temps de quelques paroles, d’une petite gorgée d’eau qu’il roule longtemps dans sa bouche, il range le matériel d’escalade autour de sa ceinture puis repart aussitôt en premier de cordée.

Pendant qu’Alain s’affairait à «installer» la voie, je demeurais de longues heures suspendu au relais dans mes étriers, à l’assurer en lui fournissant juste assez de corde pour lui permettre de progresser. C’est là que les choses ont commencé à se transformer. Puisque ma gourde se trouvait en lieu sûr au fond de mon sac et que je n’aurais manqué pour rien au monde mon engagement à maintenir intacte jusqu’au souper les quelques gorgées qu’elle renfermait, je m’appliquais à ausculter le rocher qui m’entoure pour y chercher quelque fissure où je pourrais enfoncer un ou deux doigts et y éponger de la rosée ou une gouttelette ou alors, c’est tout mon visage que je colle sur le rocher humide du matin pour retarder la douleur de l’eau qui me manque tellement.

Nous progressons le long d’un fil ténu, en équilibre entre une température parfaite et un rythme de progression maximal, en souhaitant que le tout se maintienne jusqu’au sommet de la voie. Tant que les choses se passent bien, l’ascension se poursuit. Mais au moindre signe inquiétant nous devons faire le point, évaluer la situation et s’il le faut, redescendre. Mais il y a toujours un point de non-retour au-delà duquel le salut consiste à poursuivre jusqu’au sommet plutôt qu’à rebrousser chemin, même si le temps se gâte. Pour l’instant, tout va bien mais les provisions nous préoccupent.

Avec les longues heures de silence passées à assurer Alain, je vois notre situation précaire comme une occasion de mesurer ma détermination, et mon engagement personnel dans la réussite de notre projet. Je me sens devenir comme un hermite cherchant à s’isoler à flanc de paroi avec à peine un peu d’eau, quelques provisions et une bible. Les longues heures de solitude, les privations, l’environnement hostile et aride, la beauté des lieux, le côté étrange de notre situation, la peur et le ravissement, tout agissait sur moi comme un appel au dépassement.

C’est ainsi qu’on s’est retrouvés, au soir de la troisième journée, emmaillotés dans nos sacs de couchage, allongés sur une vire déversante, à peine assez large pour nous y étendre, mais prête à nous faire couler dans l’abîme, abandonnés à la solidité des ancrages auxquels nous étions attachés. 

Et, malgré ma peur du vide, je me réserve des regards furtifs sur le paysage qui nous environne et sur lequel baigne les clairs obscurs d’une autre journée qui fuyait. Je savoure ces instants où mes angoisses s’évaporent pour laisser la place aux moments d’éternité dont je me délecte pleinement à partir de mon emplacement si précaire fût-il.

  • Qu’est-ce qu’il te reste comme bouffe? Demandai-je à Alain?
  • Deux gorgées d’eau, un peu de beurre d’arachide, une poignée de noix et de fruits secs, une palette de chocolat et une boîte de sardines.
  • C’est à peu près la même chose pour moi. 

Devinant la question que j’allais lui poser, Alain poursuit :

  • Il nous reste environ trois longueurs avant de rejoindre la grande vire. La section suivante est en libre et, si tout va bien, nous devrions être au sommet dans deux jours.

Nous en étions rendus à la troisième journée d’une ascension qui devait nous en prendre environ deux et nous n’avions pas encore franchi le milieu de la paroi. 

Mais, au-delà de l’escalade, je m’enfonce dans une aventure qui n’a plus rien à voir avec l’alpinisme. Mon état relève plutôt d’une sorte de ravissement qui fait contrepoids au rationnement sévère de nos provisions.

Avec le recul, il me reste très peu de souvenirs de ces journées de privation. Mon univers tournait autour de ma gourde qui ne contenait plus que deux gorgées d’eau et que je maintenais enfouie à l’endroit le plus sécuritaire, au fond de mon sac à dos. Sa présence me fortifiait et, étonamment, la soif ne me tiraillait plus que très peu. Je n’avais plus peur du vide, je vivais au moment présent et mon organisme s’acclimatait comme il le pouvait. Petit à petit, je lâchais prise sur tout le reste.

C’est ainsi que ma gourde devenait ma possession la plus précieuse. Je la vénérais, je la chérissais et petit à petit, elle devenait un objet sacré logé au fond de mon sac à dos devenu une sorte de tabernacle pour l’occasion. Pendant que j’assurais Alain qui se débattait avec la fissure, je vivais une sorte de légèreté de l’âme, celle d’un homme qui maîtrise tous les éléments de son environnement tout en sachant que je ne peux faire plus et que tout se déroule selon un plan qui relève de l’absolu. Et, pour le première fois de ma vie, hier n’existait plus, pas plus que demain. Je vivais pleinement le moment présent sachant que je ne pouvais faire mieux et que je vivais dans une bulle parfaite avec rien mais avec tout en même temps. Bref, ceux qui ont veillé sur mon âme pendant mes années scolaires auraient été heureux d’apprendre que j’étais dans une sorte d’état de grâce.

Ça n’est que beaucoup plus tard alors que je lisais un récit d’ascension qui se déroulait dans la vallée du Yosemite en Californie que j’ai compris ce qui se passait. Deux grimpeurs avaient dû se rationner comme nous le faisions et avaient traversé une phase de leur ascension dans un état semblable au nôtre et qu’ils avaient, eux aussi, appelé « l’état de grâce ».

Puis tout semble s’effacer. Je ne me rappelle que de certains passages dont notre troisième bivouac qui se trouvait sur la grande vire. Après avoir avalé le quart d’une tablette de chocolat, quelques sardines et des noix, je roulais ma demi gorgée d’eau dans ma bouche pendant de longues minutes. C’était de l’enchantement, un moment de pur bonheur. Le soleil illuminait un paysage qui compte certainement parmi les plus beaux sur terre. Et avec les derniers rayons du jour, je suivais le parcours du liquide qui coulait dans ma gorge et qui se prolongeait jusque dans mes entrailles.

Puis, soudain, c’est la dernière longueur et enfin, le sommet. Ma bouche est aussi sèche que ma gourde et Alain me réserve une surprise :

  • Si on trouve de l’eau, on passe la nuit ici? On n’est pas pressés. Qu’est-ce que tu en dis ?

Nous avons faim mais surtout, nous allons peut-être boire jusqu’à satiété. Mais, il y a un non sens qui m’échappe : comment trouver de l’eau alors que nous sommes au sommet de la voie? Il faut dire que le sommet de la voie n’est pas le sommet de la montagne. Nous nous trouvons sur une immense plate-forme de rocher. Il ne reste que 50 mètres à gravir pour atteindre le glacier Vowell  par où nous allons descendre sur le côté nord de la montagne. Avec un peu de chance, nous trouverions peut-être un ruisseau coulant entre les rochers et nous pourrions étancher notre soif. Alain reprend l’escalade et se met à l’affût d’un ruissellement révélateur indiquant la présence d’un minuscule cours d’eau. Il n’avait pas franchi 5 mètres qu’il me lance :

  • Envoie-moi la gourde.

Dix minutes plus tard, assis, libérés du matériel d’escalade que nous portons à la ceinture et en bandouillère, désencordés, libérés de nos bottes de montagne, nous savourons enfin le fruit de notre victoire. Nous enfilons le liquide sacré, cette eau cristalline mais glacée, pour étancher notre soif.

Tout en regardant ma gourde se vider, je me remémore ces moments intenses où elle était devenue le centre de ma vie. L’ascension du Minaret m’avait mis en contact de manière tangible avec le sacré. Plus que la fierté d’avoir grimpé cette paroi remarquable, je venais de vivre une expérience mystique dont je me rappellerai toujours.

* Longueurs de cordes. Environ 50 m.

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