Les hommes doivent changer!

Conversation avec madame Janette Bertrand

Je suis émue. Madame Bertrand fait partie de mes principaux modèles féminins, comme femme et comme scénariste. J’ai la sensation qu’elle a su extraire de l’âme les complexités humaines et les mettre en mots dans la bouche de ses personnages, avec une sensibilité et une justesse inégalée.

Elle a fait avancer la cause des femmes bien sûr et, par conséquent, elle a semé le germe du changement chez les hommes. Aujourd’hui, elle sent l’urgence de s’adresser à eux.

Elle me téléphone pile à l’heure convenue. Madame Bertrand n’a qu’une parole. Quand je lui fais part de mon émotion et de ma gratitude de m’accorder cette entrevue, il y a un silence et soudain dans un souffle qui ressemble à un murmure elle me dit : j’ai toujours manqué de confiance en moi.

Je dois retenir un : Ben voyons! Je sais que les plus grands sont généralement les plus humbles. Je sais aussi que le doute est une source inépuisable de création.

Madame Bertrand est authentique et généreuse. Elle s’ouvre à moi comme à une amie et j’entends entre les mots son amour profond de l’être humain et sa confiance en sa capacité de changer.

Vous me demanderez son âge? Je vous répondrai qu’elle n’en a pas. Il semble que le temps lui ait donné des ailes qui l’emmènent toujours plus loin et la rapproche de la vérité des choses et de la justice.

J’ai à peine le temps de poser la première question que madame Bertrand prend la parole. Elle martèlera le même message pendant toute notre conversation : le pouvoir des hommes érigé en système ou la masculinité toxique. C’est son cheval de bataille, son credo.

Un livre de sagesse chinoise dit que le bien du maître devient celui de l’élève à force de répétition.

Variations sur un même thème

La masculinité toxique

Avec le ton énergique et assuré de celle qui a longuement réfléchi et observé, elle amorce la conversation :  

La masculinité toxique est un grave problème, car c’est la domination érigée en système; c’est le patriarcat. Depuis l’homo sapiens la domination des hommes s’est installée subtilement. La masculinité toxique c’est penser qu’ils sont supérieurs à nous et nous le faire savoir tout le temps pour nous maintenir en dessous.

Il s’écoule un moment puis, d’un ton un peu plus grave…

Si la masculinité est si sereine pourquoi les hommes ont-ils toujours besoin de nous le prouver tout le temps en nous disant entre autres qu’ils font toujours tout mieux que les filles? Pourquoi ont-ils besoin de se le prouver en flirtant à gauche et à droite, en séparant le sexe de l’amour en payant des prostituées? Je paye donc, achalez-moi pas avec le romantisme!

On est tous conditionnés au patriarcat puisque cela dure depuis des milliers d’années. Vous savez, la dominance de l’homme commence au berceau. D’ailleurs, à l’époque où j’ai eu mes enfants, avoir une fille causait une grande déception parce qu’une fille valait moins qu’un homme.

J’ai eu des jumelles qui sont mortes à la naissance et mon père m’a dit : tu te reprendras, ce qui voulait dire que tu auras un garçon et quand j’ai eu mes deux autres filles il m’a encore dit tu vas te reprendre. Il n’était pas méchant, il était conditionné depuis des milliers d’années.

Finalement, j’ai eu un garçon.

Depuis toujours, les hommes sont élevés en pensant qu’ils valent plus qu’une femme et par conséquent que le pouvoir leur appartient. Les hommes abusent sans même s’en apercevoir tellement c’est un système patriarcal.

Son souffle se fait plus court, le débit plus rapide.

Et, dès qu’il y a pouvoir, il y a abus de pouvoir dans toutes les sphères de nos vies, au travail comme dans le partage des responsabilités et des tâches quotidiennes. Toutes ces sphères sont reliées entre elles et s’influencent les unes les autres. Pour moi le sexisme c’est comme le racisme et comme tous les  « …ismes ». Qu’est-ce que le racisme? C’est penser qu’une race est meilleure que l’autre et qu’elle peut juger les autres du haut de son pouvoir. C’est la même chose pour le sexisme. Pendant longtemps les hommes ont décidé que les femmes n’étaient pas faites pour les affaires. Heureusement, ça change tranquillement.

Elle martèle en appuyant sur les mots.

Et pourquoi est-ce que c’est si difficile de faire l’égalité? Parce que les garçons sont élevés à se faire dire de ne pas pleurer, d’être forts et courageux. Choses que les parents ne demandent pas aux filles. Même moi je l’ai fait avec mon garçon. Parce qu’il courait plus vite que ses sœurs, on disait : y’es-tu fort! Y’es-tu bon! Alors qu’on dit jamais à une fille qu’elle est forte. On s’attend à ce qu’elle soit un bel objet pour les hommes. On le fait sans le vouloir, mais ce sont justement ces façons de penser qu’il faut changer.

La peur comme modèle

Quand un homme, dans un couple, monte le ton, la femme a peur. La femme a peur aussi de sortir le soir. Pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas se promener le soir sans avoir peur?  

L.A. : Amanda Marcotte dit que pour elle, la masculinité toxique c’est la violence comme seule façon pour les hommes de s’imposer dans le monde.

Madame Bertrand poursuit :

Exactement! Trump est l’image du macho. Il est grand, fort et parle fort. Il donne des coups de poings sur la table pour faire taire les autres. C’est le genre d’abus de pouvoir que certains hommes se permettent. Non, ce n’est pas ça un vrai homme. Un vrai homme est un homme juste. Mais, c’est sûr qu’il y a des privilèges à faire peur aux femmes, à avoir ce pouvoir sur elles.

Vous savez, il y a des femmes qui sont bien dans le patriarcat, qui croient qu’elles sont de pauvres créatures qui doivent être protégées, qui se considèrent comme une fleur ou comme un objet.

Pour certaines femmes la supériorité de l’homme c’est quelque chose de normal. Les filles, elles, doivent être gentilles, toujours, même avec un abuseur sexuel il faut rester gentilles.

Ces femmes continuent à faire l’éloge du patriarcat parce qu’elles y trouvent des avantages. Par contre, certaines veulent qu’un homme déchire leur robe le soir, mais la raccommode le lendemain. D’autres préfèrent les hommes justes. Moi je crois que le monde ira mieux quand les hommes considéreront les femmes en égales.

C’est pour ça que le patriarcat dure depuis si longtemps. Parce que ça fait leur affaire. Sinon les hommes changeraient.

Silence. J’attends. Elle plonge dans ses souvenirs.

Quand je m’appelais madame Jean Lajeunesse, j’ai eu le courage de reprendre mon nom. À l’époque, c’était compliqué, c’était scandaleux et pas juste pour les hommes, il y avait aussi des femmes qui désapprouvaient. C’était une époque où la femme n’avait aucun droit. Elle ne pouvait ni voter ni avoir de compte en banque. Dans le code Napoléon, c’était écrit que la femme n’avait pas d’âme. On n’était rien. On était issue de la côte d’Adam. On était un morceau de l’homme. On nous a martelé depuis toujours qu’on ne vaut rien. On est là pour s’occuper des bébés. Ce temps n’est pas si loin que cela, c’était il y a à peine 60 ans, ce n’était pas le Moyen-âge.

Les 600 biographies que j’ai reçues en témoignent, car on me parle fréquemment des grands-parents dans les années 1920.*

Être femme c’est être moins

L.A. Avez-vous vu des films américains dernièrement? Le modèle de femmes qui est présenté est de plus en plus violent et calqué sur le modèle des hommes.

Janette Bertrand : Tout cela est complexe. Au début du féminisme, la première femme médecin ou juge devait avoir de fortes qualités masculines pour réussir. Aujourd’hui, pourquoi le cinéma montre-t-il des femmes violentes? Ce sont souvent des hommes qui écrivent et ils essaient inconsciemment – pas méchamment – de montrer une femme égale à un homme. Mais l’égalité ce n’est pas prendre une femme et en faire un homme. Cela aussi est une façon de nous diminuer.

Cependant, nous avons tous un côté féminin et un côté masculin. Pourquoi les femmes montrent leurs qualités d’hommes et que les hommes ne montrent pas leur féminité?

Parce qu’être femme c’est être moins?

Les hommes doivent changer

Pour arriver à l’égalité, les hommes doivent changer, s’améliorer.

En ce moment les couples ne vont pas bien, souvent parce que les femmes ont changé très vite et quelques-unes en prenant des allures d’hommes. Je me suis entretenue avec la directrice du Centre contre le viol qui me disait que les hommes n’ont pas de patience. Douze femmes par année sont tuées par leur mari parce qu’elles parlent de partir. C’est encore accepté profondément par beaucoup de gens qu’un homme fâché a le droit de battre sa femme.

L.A. Est-ce que ça revient aux femmes de faire avancer les hommes?

Janette Bertrand : Non! On a fait ce qu’on a pu. Là, c’est au tour des hommes de faire un pas vers nous.

Changer, c’est le fun

L.A. Quand les gens dénoncent, ce que vous avez fait toute votre vie, souvent ils se font traiter de chialeux.

Janette Bertrand : […] de menteuse. J’ai dénoncé à mon père 30 ans après l’évènement, qu’un de ses amis m’avait abusé et il m’a répondu : toi t’es bonne pour inventer des histoires!

Comment ça se fait qu’en 2021 il y ait encore tant de viols?

Parce qu’encore de nos jours, on n’est pas crue. C’est pour ça que le mouvement #metoo est si important. Depuis le #metoo ça change un peu.

Après l’ouvrage Le viol ordinaire, paru dernièrement, Madame Bertrand écrit un livre qui traite des avantages pour les hommes de changer. C’est l’histoire de Laurent, qui va devenir un homme juste. Il réalisera qu’il y a deux poids, deux mesures.

Madame Bertrand ajoute, avec un sourire dans la voix…

Est-ce que c’est mieux pour les hommes que les femmes aient peur d’eux ou qu’ils puissent échanger sans avoir peur?

Dans mon prochain livre, Laurent va s’apercevoir que changer c’est le fun.

Parce que oui, il y a un prochain livre. Un autre projet qui parlera des gens qu’elle aime tant. Elle me coupe le souffle, elle m’éblouit. Et moi, Louise, je pense : qu’est-ce qu’on aurait fait sans elle?

*Madame Bertrand a demandé aux gens d’écrire leur biographie pendant la COVID. Elle en a reçu au-delà de 600 qu’elle a toutes lues.

Partagez nos articles !
Vous avez aimé cet article ? Partagez-le.