Le français que je parle par ❤ : Les mots assassins

Les agressions psychologiques et verbales ne laissent aucune trace visible chez les victimes qui traînent toute leur vie des problèmes découlant de ces mots assassins. L’histoire suivante est celle d’une amie d’enfance, Suzanne, le cœur et l’esprit assassinés par les mots trop durs de sa mère dès ses premières années. J’ai assisté plusieurs fois au harcèlement que lui faisait sa mère. Elle la traitait de grosse, lui disait qu’elle était mal faite, laide et que sais-je encore. L’histoire de Suzanne a gravé une longue cicatrice dans ma mémoire. Comment était-ce possible qu’une mère parle ainsi à sa fille? Dès que l’on m’a demandé d’écrire sur l’abus de pouvoir, j’ai su que j’écrirais sur les mots assassins. Cependant, je n’ai pas voulu écrire son histoire de peur de faire des erreurs, des bourdes dont mon amie souffrirait. Je lui ai donc demandé si elle acceptait de l’écrire et après une longue réflexion, elle a accepté. Je lui cède la parole pour qu’elle vous relate elle-même ce qu’elle a vécu.

Suzanne raconte :

Née au début des années 1940, les us et coutumes étaient à des années-lumière de la vie d’aujourd’hui. L’Église régnait et dictait tous nos comportements; les parents, les directions d’écoles et leurs professeurs représentaient pour nous l’autorité absolue. Pour les femmes, l’avenir se résumait à devenir secrétaire, infirmière ou maîtresse d’école jusqu’à ce qu’elles se marient et élèvent leurs enfants ou choisissent d’entrer en communauté religieuse.

Cadette d’une famille dysfonctionnelle, j’ai vite senti qu’il m’était préférable d’être sage plutôt que d’avoir à subir, comme mon frère, les impatiences et sautes d’humeur de ma mère. Dès son jeune âge, il avait beaucoup de trucs pour attirer l’attention de maman. Comme elle ne pouvait supporter ses pleurs et ses cris, elle s’en occupait immédiatement, non sans continuer de maugréer et crier après lui.

Pas surprenant que j’aie prononcé mes premiers mots seulement à l’âge de trois ans. Je voulais passer inaperçue.

Quand j’ai commencé à jouer avec les autres enfants, si je rentrais à la maison en pleurant, ma mère m’envoyait dans ma chambre pour me punir de ne pas être gentille avec les autres. Elle disait :

  • Jamais capable de jouer avec les autres, sans te chicaner, tu te penses plus fine, plus intelligente, mais tu les fais fuir. Va réfléchir si tu en es capable, seule dans ta chambre.

Chaque incartade amenait son lot de mots assassins et se terminait par une punition.

Suzanne m’a confié qu’heureusement ellea adoré l’école dès sa première année et comme elle réussissait bien, ses professeurs la félicitaient et l’encourageaient, ce qui lui redonnait un peu d’estime et de confiance en elle-même.

Un jour, elle m’a dit qu’ayant toujours été grassouillette, sa mère ne se gênait pas pour rire de ses rondeurs. Pour elle, acheter des vêtements à sa fille était une corvée qu’elle lui faisait payer en insultes.

  • Comment veux-tu que je te trouve quelque chose qui te fait bien? Regarde-toi : grosse tête, cheveux raides et pleins de rosettes, épaules en bouteille l’une, plus basse que l’autre, grosse bedaine, on dirait un baril monté sur deux cure-dents. Il n’y a pas grand-chose pour des modèles comme toi.

Suzanne : À la fin de l’année scolaire, il y avait une distribution des prix. Je rentrais à la maison avec plusieurs prix, fière de les étaler devant ma mère :

  • Encore des « cossins » ramasse-poussières, débarrasse la table.

Je m’enfermais dans ma chambre déçue une fois de plus de ne pas avoir fait plaisir à ma mère.

Nelly Deflisque, diplômée en philosophie (Université Paris 1 Sorbonne) et en communication dit à ce sujet : « Les enfants vivent alors dans le giron des remarques désobligeantes du parent toxique… Si cette éducation négative les dévalorise fortement, ils tentent paradoxalement de ressembler à ce que le parent pervers attend d’eux, à savoir un petit robot obéissant. Ils renoncent alors à développer leur propre personnalité et pire, ne s’autoriseront pas dans le futur à être heureux. » 

Les prochaines anecdotes illustrent quelques volets de la violence psychologique que subissent les victimes comme le rejet, la honte, l’insulte, l’humiliation : Yvonne Poncet-Bonissol, psychoclinicienne, écrit :« Le rejet s’exprime par le fait de rabaisser l’enfant, de dévaloriser sa personne et ses actes, de lui faire honte ou de tourner en ridicule ses manifestations normales d’affection, de chagrin ou de peur» 1

Suzanne : Vers l’âge de dix ans, j’offre un cadeau de Noël à ma mère, payé avec mes économies. C’était un flacon d’eau de toilette inséré dans un petit fauteuil berçant et dont le bouchon était recouvert d’une tête de bonhomme de neige; comme j’étais fière d’avoir déniché ce cadeau!

  • Veux-tu ben me dire où t’as trouvé ça? Pis en plus, ça pue! T’as encore jeté ton argent par les fenêtres.

Inutile de vous décrire ma tristesse et ma peine de ne pas être capable de faire plaisir à ma mère et d’être humiliée.

J’ai assisté à l’adolescence de mon amie Suzanne. Elle vivait un enfer. Elle avait le visage bouffi et tentait de dissimuler ses rondeurs dans des vêtements trop amples. À sa première tentative de marcher avec des talons hauts alors que j’étais chez elle, j’ai entendu sa mère lui dire :

  • Toujours aussi « nounoune ». Il y en a d’autres qui vont rire de toi avec ton accoutrement et surtout avec ta démarche de clown… Les gars qui vont te croiser ne se gêneront pas pour se moquer de toi et ils auront raison.

Suzanne : À ma majorité, 21 ans à cette époque, ayant terminé mon bac en pédagogie deux ans plus tôt, j’ai décidé d’entrer dans une communauté religieuse vouée à l’enseignement.

  • Encore plus niaiseuse, tu vas donner tout ton salaire à une communauté riche alors que je me suis privée pour te faire instruire. Ingrate!

J’y ai vécu près de dix ans et j’ai enseigné aux quatre coins du Québec, loin de chez moi. J’y ai été heureuse; on m’appréciait et on reconnaissait mes qualités. Cette période m’a permis de prendre du recul face à ma famille et à ma mère surtout. J’ai compris qu’elle adorait exercer son emprise sur moi.

Madame Poncet-Bonissol, psychoclinicienne, décrit la nature de ces personnes : « À travers les humiliations, les reproches et les insultes qu’ils font subir à leur famille, ces abuseurs montrent l’ampleur de leur vide intérieur. Ce sont des êtres en souffrance, qui, en asservissant autrui, espèrent surtout leur prendre ce dont eux-mêmes sont dépourvus, à savoir la générosité, la spiritualité, la créativité, et bien d’autres qualités. Incapables de se remettre en cause, ils se posent la plupart du temps en victimes pour amadouer leur entourage. » 2

Enfin, ce recul m’a permis de trouver confiance en moi et de constater que mon avenir s’annonçait prometteur. J’ai mis le doigt sur la principale raison qui m’avait amenée à entrer en communauté : m’affranchir de mon milieu familial et j’y étais parvenue. Alors, j’ai plié bagage et je suis partie l’âme en paix. Jamais je n’ai regretté cette période qui m’a ouvert les yeux et a joué un rôle crucial dans ma vie.

Je n’ai plus revu ma famille, je n’avais plus de place pour eux dans ma vie. Je sais que la douleur des années passées à me faire rabrouer ne me quittera jamais. Mais elle n’envahit plus ma vie. Si je n’ai pas eu de mère, j’ai appris à aimer les gens qui m’aiment et c’est ainsi que je me suis créé une véritable famille. Une famille entourante, supportante et chaleureuse. J’ai appris aussi que les gens qui insultent et rabaissent parlent d’abord de leur manque d’estime d’eux-mêmes et qu’il faut s’en tenir loin.

En conclusion

Toutes les langues portent en elles ce pouvoir d’agresser, de démolir quand la haine se mobilise. Mais, elles ont également la qualité de ce défaut : exprimer l’amour l’estime de soi et le respect des autres. Mais, si on pense aux dictateurs et aux abuseurs, malheureusement ils auront toujours cette possibilité de devenir des experts dans l’art, même subtil, d’abuser du pouvoir destructif des mots pour manipuler, contrôler et même démolir leurs subalternes ou leurs ennemis.

Sources:

1 et 3 : Harcèlement moral dans la famille : en êtes-vous victime?

Par Nelly Deflisque, Propos d’Yvonne Poncet-Bonissol, psychoclinicienne, auteur de « Harcèlement moral dans la famille : le déceler, le combattre, s’en libérer, se reconstruire », 22/10/2009, éditeur : Dangles,

2– Violence psychologique; Wikipédia; https://fr.wikipedia.org/wiki/Violence_psychologique

_______________________________________________________________________

Partagez nos articles !
Vous avez aimé cet article ? Partagez-le.