Les nouvelles fermes forestières nordiques: un vrai projet de société

Deuxième partie

Les jeunes qui prévoient se partir des fermes, ils ne veulent plus que ce soit des fermes agricoles, oubliez ça: trop de contraintes à surmonter, trop d’endettement en vue, trop de platitude dans le trop maigre choix des cultures possibles qui reviennent toujours aux mêmes, celles que l’agriculture industrielle a déjà sécularisées et normées depuis un demi-siècle et qui ne présentent plus de défis pour leur créativité. La formule des fermes forestières, par contre, a le vent dans les voiles! Il s’en part un peu partout, à très petite échelle, sur un mode véritablement organique, mais il leur manque la reconnaissance publique. Encore un peu de patience et ça va y être, les amis!

Une terre à Sainte-Émélie-de-l’Énergie où l’on pourrait implanter une ferme forestière.

Encore une vue de ce haut plateau situé entre St-Côme et Ste-Émélie-de-l’Énergie, donnant à contempler de vastes terres au sol un peu pauvre pour l’agriculture industrielle, pas encore assez vastes pour les machines toujours plus énormes et qui auront le choix entre retomber en forêt après avoir été laissées en friche pendant quelques années ou se transformer en beaux champs de ferme forestière!

On voit la friche qui s’installe, avec les petites épinettes dans le champ de droite… Ce ne sera pas long que cette belle vue panoramique se refermera complètement en une banale forêt, si on laisse faire. Banale forêt? Il n’y en a jamais de vraiment banale, bien sûr, sauf que nous, les humains, nous pourrions vraiment les refaçonner de manière à ce qu’elles produisent beaucoup plus de nourriture pour nous et pour la faune, en permaculture. Nous pourrions commencer avec une augmentation de la biodiversité; la nature, pour moi, je la vois souvent comme un vaste brouillon avec toujours plein de propositions emmêlées, attendant d’être transformée en chefs-d’oeuvre écologiques!

Et ces aires ouvertes, qui ont été défrichées à force de tant de travail acharné par nos ancêtres, je les verrais bien rester dans cet état, avec des permacultures de petites plantes vivaces qui exigent le plein soleil. Ici, ma créativité d’architecte de fermes forestières se bloque presque complètement et pour en ouvrir les vannes, il faudrait que j’aille inventorier les sols et les ressources qui s’y trouvent déjà… Mais c’est de cette façon que doit fonctionner la conception des mosaïques de permaculture dans les fermes forestières: toujours au cas par cas, en prenant à chaque fois la meilleure décision possible pour chaque micro-site et chaque type de sol à revaloriser, sans charte, sans esprit de système…

Mais chaque endroit, chaque coin de nature, aussi déshérité puisse-t-il paraître de prime abord, est riche de possibilités inédites en permaculture et un fermier forestier pourra y trouver le bonheur avec sa famille et sa communauté élargie pourvu qu’il fasse quelques recherches, multiplie les échanges, les rencontres, discute de ses projets, cueille, identifie et goûte: il faut toujours s’assurer d’aimer ce qu’on va planter!

La créativité du futur fermier forestier sera vraiment sollicitée dans la mise sur pied de sa ferme originale et il est possible que ces fermes soient les oeuvres de nos vies, les amis! Des cathédrales vivantes que nous laisserons en legs à ceux qui nous succéderont et qui devront eux aussi exercer leur créativité pour poursuivre bien tranquillement ces fertiles et insouciants chantiers planifiés en conjonction avec le génie de la nature…

Une famille iroquoise au temps de la colonisation: New York State Museum

Je soupçonne depuis longtemps que c’est ce que les gens des Premières Nations ont dû faire avec la nature du nord-est de l’Amérique durant les siècles voire les millénaires précédant l’arrivée des Européens: la transformer peu à peu, inlassablement, en une sorte de paradis nordique où la nourriture devait être présente à chaque pas, du printemps à l’automne et où les provisions pour l’hiver pouvaient se ramasser en un tournemain! Je pense plus en particulier aix Premières Nations appartenant aux confédérations algonquines et iroquoïennes en général, habitant jadis la vallée du Saint-Laurent et autour des Grands Lacs.

J’en voudrais pour preuve les descriptions émerveillées que faisaient les premiers explorateurs européens de la nature du Québec et leur amour intense, inouï, pour ce bout de continent qui se révèlent page après page dans leurs relations et autres comptes-rendus: des arbres et arbustes chargés de fruits de toutes les couleurs, des légumes à profusion même dans les plans d’eau, des forêts si giboyeuses que n’importe quelle chasse était toujours couronnée de succès, des rivières si poissonneuses qu’on avait l’impression qu’on pouvait les traverser à pied sec sur le dos des truites, des achigans, des perchaudes, des bars rayés et des dorés…

Autre indice que les premiers colons, puis les habitants ont probablement saccagé les anciens paradis du nord, chefs-d’oeuvre des gens des Premières Nations: tous ces arbres à noix qu’ils avaient plantés partout, chênes à glands doux, noyers noirs, noyers cendrés, châtaigniers d’Amérique, caryers ovales et noisetiers qui pullulaient au point de former le plus important groupe d’arbres et d’arbustes feuillus, loin devant les peupliers, les bouleaux et les érables. Ils produisaient assez de bonnes noix pour faire prospérer les milliards de tourtes voyageuses qui obscurcissaient le ciel quand elles migraient! Maintenant, tous ces arbres se sont faits extrêmement rares et pire encore, les tourtes ont complètement disparu au tournant du 20e siècle… Mais l’heure d’une grande réparation historique avec les fermes forestières a probablement sonné!

Le «Dust Bowl» des années 1930, Wikipedia

L’Amérique du Nord a frôlé l’apocalypse dans les années 30, pire qu’une guerre atomique, avec l’épisode qui s’est appelé le « Dust Bowl ». Allez voir sur internet ce qu’ont représenté ces tempêtes de blizzard noir, ces milliards de tonnes de terre de champ soulevée par les vents à cause de l’agriculture intensive des descendants d’Européens en Oklahoma, au Nebraska, Nouveau-Mexique, Kansas, Colorado et Texas! Le centre des États-Unis a failli devenir un désert stérile pour toujours et toute la bonne terre a manqué de se retrouver dans l’Atlantique, après avoir transformé les villes de la Côte Est comme Washington et New York en vastes zones de guerre, catastrophées comme dans des films de science-fiction…

Au niveau cosmique, la terre est plus précieuse que l’or ou les diamants, il faut la chérir autant que nos vies! Comme il y a des pluies de diamants perpétuelles dans les hautes strates de l’atmosphère de la planète Uranus, pas moyen d’être impressionné par cette caillasse banale, mais par la terre, oui! Il faut beaucoup de temps et de conditions gagnantes pour qu’elle se forme, c’est une lente transformation de la matière minérale en une chose unique par la nécessaire intercession des cinq règnes du monde vivant. Il fut un temps où il n’y en avait pas un gramme sur la planète qui porte son nom ni où que ce soit dans tout le système solaire…

Pour en revenir aux fermes forestières, avec la démographie mondiale qui s’en va en s’accroissant, il est certain qu’au courant du 21e siècle, ce seront les pays fertiles du nord qui seront appelés à nourrir l’humanité et l’agriculture ne pourra pas être possible sur la majeure partie de notre territoire: trop de microsites diversifiés se succédant sans trêve, pas assez de grands plans de terre homogène pour les cultures extensives. Il devra y avoir des fermes forestières produisant de la bonne nourriture nordique en permaculture à la grandeur, pas le choix!

La terre qui est présente partout dans nos sols forestiers, si elle forme des couches minces et souvent, des terreaux horriblement acides, elle n’est pas dénuée de valeur pour autant, il y a plein de bonnes ressources alimentaires originales qui n’accepteront d’être plantées que là! Je n’ai qu’à jeter un rapide regard sur le paysage de prairies délaissées de ce haut plateau de la route 147, dans le nord de Lanaudière, pour me mettre à rêver de belles cultures de gaylussacias, de berbéris, d’ifs (pour les arilles), de mascoutés et de pimbina… entre autres!!

Je ne sais pas si le projet de première ferme forestière nordique « officielle » au Québec démarrera exactement dans le secteur de ce haut plateau que je montre en photo, mais ce sera certainement dans les environs. J’ai le document décrivant l’avant-projet sous les yeux et vraiment, ce qui m’impressionne, ce sera le niveau de coopération à atteindre entre les gens et les organisations pour le mener à bien. Je vois que pas moins de deux municipalités sont déjà impliquées, ainsi que trois organismes, sans parler des jeunes promotrices et de tous les amis et parents qui ont envie de graviter autour…

Pour l’instant, ce sont les municipalités de Sainte-Béatrix et de Ste-Émélie-de-l’Énergie qui supportent ce projet, mais il n’est pas exclu que St-Côme entre aussi dans la danse! Ça ne m’étonne pas: ces trois patelins sont de véritables pépinières d’anciens élèves de la formation des cueilleurs de PFNL que je donne pour l’Association Forestière de Lanaudière depuis presque dix ans!

On ne le sait pas bien encore, ce qu’il faudrait posséder comme superficie pour qu’une vraie ferme forestière nordique puisse faire vivre son fermier et toute sa famille au sens où nous l’entendons aujourd’hui: un enrichissement personnel pléthorique qui lui permettrait de multiplier les achats de biens matériels pour s’inscrire pleinement dans la société de consommation actuelle, se conformant aux attentes des publicités… Mais je suis absolument convaincu que le fermier forestier sera riche d’une façon que nous avons peine à envisager aujourd’hui, seulement, ce sera d’une autre manière. Je pense que cet aspect de la question est si fertile en questionnements et en réflexions intéressantes que je vais le développer plus en détail maintenant.

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