Les nouvelles fermes forestières nordiques: un vrai projet de société

Troisième partie

Le mode d’occupation finale de notre territoire, le destin qui attend notre Québec, du moins tant que des humains y habiteront, selon moi, c’est carrément les fermes forestières à la grandeur! Je ne sais pas combien d’années seront nécessaires pour que la transformation de nos paysages post-agricoles et post-forestiers soit complétée, même jusqu’à Ivujivik, mais elle est inéluctable et le plus vite on s’engagera dans cette transition, le mieux ce sera! Ce n’est pas facile de faire entrer l’avenir dans une bouteille, mais en vrai prophète de bonheur, je vais essayer de vous décrire de mon mieux notre pays tel qu’il se présentera aux yeux des prochaines générations et même aux nôtres avant que nous soyons devenus trop vieux, j’espère. Bonne balade dans ce pays imaginé, mais qui ne restera pas imaginaire, avec un peu de chance..

Une terre à Sainte-Émélie-de-l’Énergie où l’on pourrait implanter une ferme forestière.

Une autre vue de ce haut plateau entre St-Côme et Ste-Émélie-de-l’Énergie, constitué d’anciens champs autour de ce qui semble avoir été une unique ferme familiale prospère jusqu’au début des années 90, je dirais. Cette ferme s’est visiblement étiolée depuis parce que les bâtiments de grange ne sont plus entretenus et que les petites épinettes commencent à repeupler les prairies bordant les forêts qui avaient été probablement laissées en place, même aux temps du défrichage effréné de toutes les terres jusqu’aux sommets des montagnes, dans Lanaudière et dans les Laurentides…

J’ai vu des photos de Saint-Damien, de Saint-Faustin-du-lac-Carré et de Lachute, datant de la première moitié du 20e siècle, où se dessinait la ligne d’horizon au loin sans aucun arbre à perte de vue: un indice que nos ancêtres détestaient les arbres qu’ils assimilaient à la vie sauvage, mais qu’ils idolâtraient les champs, symbole de civilisation et de conquête de la nature par l’Homme, quelle folie!

Les paysages ouverts de façon à ce qu’on puisse, à partir de n’importe quelle maison de rang, voir le clocher de l’église du village, rassuraient les habitants même s’il n’y avait pas grand chose à craindre des belles forêts encerclant les maisons de la colonisation, à part les moustiques et les moufettes! Depuis la création de l’UPA en 1971, qui a contribué à faire disparaître en moyenne une ferme familiale par jour au Québec, ces paysages grands ouverts ont commencé à se refermer. Ce n’est plus aussi chouette qu’avant, se promener en auto dans la région du mont Mégantic, par exemple, depuis que les abords de la route sont peuplés de plantations matures d’épinettes et de pins rouges, à part autour de La Patrie… Le charme des circuits touristiques commence à s’en ressentir! La région de Freligsburgh, entre autres, commence à se plaindre de perdre ses champs et ses belles vues sur les montagnes et les lacs des environs. La reforestation massive de la nature du Québec, du moins dans les zones peuplées est d’ailleurs un phénomène unique au monde, et ça se passe chez nous!

Le village de Saint-Faustin-Lac-Carré vers 1905: BAnQ
Saint-Faustin-Lac-Carré vers 1905: BAnQ

Ainsi, nous sommes entrés dans une ère post-agricole, pour l’ensemble des régions éloignées du Québec hormis dans la vallée du Saint-Laurent, bien sûr, où les fermes industrielles et chimiques semblent triomphantes, mais avec le soutien massif des subventions gouvernementales; et nous sommes entrés dans une ère post-forestière avec la crise de la foresterie industrielle, le manque de relève, l’épuisement de la ressource de qualité… Nous ne reverrons plus de sitôt les pins blancs et les feuillus gigantesques de jadis! Les forêts regagnent du terrain, mais quelles forêts? Des plantations de conifères dont personne ne veut, ou des repeuplements par des essences comme les sapins baumiers, les trembles, les bouleaux gris, les saules, pas un gros char…

Garder de beaux paysages ouverts avec des panoramas inspirants pour les artistes, les promeneurs et les philosophes, ce sera tout un défi avec la multiplication des fermes forestières partout sur le territoire québécois! Cet enjeu me préoccupe depuis un bon moment, alors que je suis un peu comme le magicien Gandalf dans le Seigneur des Anneaux et que je travaille en sous-main, en coulisses, pour le développement de fermes forestières partout où je vais animer des excursions ou dans le cadre de ce que j’appelle des « visites amicales ».

Je vous fais le topo: nous nous promenons partout sur le terrain destiné à devenir une ferme forestière et ensemble, nous essayons de voir à quelle sorte de paradis nordique le lieu ressemblerait si on installait en permaculture un maximum de ressources à toutes les hauteurs, en multistrates, en ne négligeant aucun microsite, même pas une falaise, un pit de roches ou un marais… Évidemment, si nous trouvons des choses succulentes à cueillir, qu’il s’agisse de légumes, racines, tubercules, champignons, fruits, noix, aromates, extractibles ou fleurs, nous ne nous privons de rien et nous en profitons pour nous régaler…

Une ferme forestière nordique ne ressemblera à rien de ce que nous connaissons. Je pourrais écrire un roman où le personnage principal se promènerait dans un Québec uchronique où elles prévaudraient sur l’ensemble du territoire. Il y aurait une intrigue pseudo policière, je le ferais enquêter sur le meurtre d’un agronome qui aurait voulu étendre les fermes forestières même dans les plaines du Saint-Laurent, au détriment des fermes agricoles industrielles plongées dans un statut de plus en plus précaire. Pour me lancer, il ne me manquerait qu’un « point de divergence »: un moment très précis dans notre histoire récente à partir duquel tout le futur aurait pu être différent, dès notre époque. Ce serait très spécial…!

Un territoire québécois mobilisé tout entier dans la production de nourriture nordique en permaculture, sur le mode biologique, à la fois pour les humains et pour la faune, où les fermes forestières domineraient, eh bien, au niveau de ses paysages, il ressemblerait à ceci. Attachez votre tuque avec de la broche, les amis, c’est ici que la balade dans le pays imaginaire commence et il n’y aura pas de licorne dedans, ce sera plus original, vous verrez!

Comme une très grande partie des ressources alimentaires nordiques existantes préfère pousser ni en pleine forêt ni en plein champ, dans un monde de fermes forestières, on multipliera les zones intermédiaires, les bordures, les lisières, il n’y aura plus vraiment de forêts ni de champs! On verra partout des bandes boisées épouser plus ou moins les courbes de niveau du sol en forme de labyrinthes et il y aura comme en damiers de larges bandes déboisées, plus ou moins en prairies, avec tous les gradients possibles d’ombre et de lumière, et les ressources plantées en escalier jusqu’aux plus basses, au bord des sentiers de cueillettes.

Une forêt nourricière 3 ans après son implantation. Photo Le chêne au pied bleu

La pleine connaissance des guildes de végétaux en permaculture sera indispensable pour à la fois faire prospérer les plantes amies et contrôler l’expansion de végétaux un peu trop hégémoniques en les entourant de végétaux antagonistes. Autrement dit, on confiera aux plantes et aux arbres le soin de veiller les uns sur les autres au lieu de tout faire nous-mêmes! Nous serons comme les parents de familles trop nombreuses, il n’y aura plus de petits princes ni de petites princesses à gérer et à surprotéger… Et c’est logique: nous sommes une toute petite population à devoir veiller sur un immense territoire fertile…

Le fermier forestier moyen au Québec devra être d’ailleurs particulièrement compétent, à la base, en permaculture ainsi que dans les domaines connexes suivants: cultures fruitières, mycologie, nucériculture, horticulture, herboristerie, halieutique, cynégétique. Il devra être à la fois très intelligent et très paresseux s’il veut exceller dans sa profession: savoir prendre les bonnes décisions pour ses implantations puis, savoir faire confiance aux forces et aux dynamiques de la nature!…

Les paysages seront luxuriants de végétaux nordiques à parties comestibles comme des jungles inextricables, les savantes mosaïques de forestibles en permaculture, soigneusement planifiées, auront « d’l’air de la chienne à Jacques » et ce sera le triomphe des jardins à l’anglaise sur les jardins à la française – moi qui suis si farouchement patriote et indépendantiste, ça me fait drôle de me réjouir à cette idée! Seuls les arbres à noix seront plantés en dispositions géométriques, mais attention: pas tellement en bêtes carrés qu’en belles lignes serpentines, ou en mandalas pour que les cimes nucifères se développent pleinement au soleil et produisent un maximum de bonnes noix!

Pour que les paysages ne se referment pas avec cette profusion végétale, les plus beaux champs, de dimensions trop petites pour l’agriculture industrielle, on les laissera en prairies pour des implantations d’arbustes fruitiers comme les ifs du Canada (pour les bonnes arilles), les gaylussacias, les framboisiers-roses, les aronies, les coudriers, les cultures de céréales plus nordiques comme l’amarante, la fétuque rouge, l’orge agréable, la sétaire verte, l’échinochloé pied-de-coq, et il faudra aussi laisser des bordures de forêts en terre fréquemment remuée pour y faire jaillir à foison les bonnes laitues sauvages comme la moutarde, le tabouret des champs, le chénopode, le pissenlit, le plantain, ho là là, je ne vais pas commencer à énumérer toutes les nouvelles ressources à valoriser, cet article deviendrait long comme une messe de minuit avant le déballage des cadeaux…

Dans un Québec dominé par les fermes forestières, presque plus d’équipements lourds, de gros tracteurs, mais beaucoup de nouveaux outils de jardinage et de cueillette artisanaux, pour récolter les bonnes choses à manger qui seront toujours produites en petites talles, se multipliant sur les microsites favorables tout au long du vaste territoire. Il n’y aura plus que des écocommunautés, bien dispersées sur le territoire, mais avec beaucoup moins de déplacements sur les routes; il y aura de moins en moins de villages ou de villes ne comportant que des maisons, des pavements en ciment et en asphalte, il n’y aura plus d’îlots de chaleur – sauf ceux qui seront délibérément laissés en place pour des cultures requérant plus d’unités thermiques, comme les asiminiers et les pacaniers du nord. Ce sera aussi le triomphe de l’agriculture urbaine, mais c’est un autre volet de la question. Les tissus urbains seront zébrés de bandes boisées et de petits cours d’eau qui reviendront en surface, la formule des parcs en étoile comme à Lorraine sera récurrente dans les quartiers qui auront été le fruit de l’étalement urbain – un phénomène qui se résorbera totalement au profit des écocommunautés avec la mise en place de l’économie circulaire, des circuits courts et des marchés de proximité.

Les plantations de conifères qui étaient prévues pour approvisionner les grandes scieries seront laissées en place pour la production de champignons sauvages. Les arbres à noix reprendront la première place parmi les grands arbres feuillus, les noyers noirs, noyers cendrés hybrides, caryers ovales, châtaigniers d’Amérique, chênes blancs, bicolores, à gros fruits, chincapins et chênes-châtaigniers pulluleront dans nos campagnes jusqu’aux abords des autoroutes. La faune reviendra en force: les oiseaux frugivores et les chauves-souris nous redeviendront familiers, les abeilles aussi. On recréera la tourte voyageuse bien avant le premier dinosaure…

À cause du mode de vie un peu lent et serein des fermes forestières, les gens seront moins stressés, ils auront l’air épanouis, ils seront mieux nourris et mieux soignés en prophylaxie avec la médecine naturelle. Les liens familiaux et le tissu social en général se reconstitueront, les gens seront plus pragmatiques, en mode solution dans la vie de tous les jours, ils échangeront des trucs et des recettes pour améliorer leurs différentes permacultures. Les rares fermiers forestiers qui sont actuellement à l’oeuvre, je trouve que ce sont souvent de beaux spécimens d’humains, plein de santé et de caractère! Les parents aimeront élever leurs enfants dans un pareil cadre, les enfants grandiront en harmonie avec le rythme de la nature, ils feront de solides citoyens et ça se reflétera probablement même dans la qualité des politiciens qui seront élus…

Mais pour l’instant, faire reconnaître officiellement une ferme forestière par les instances gouvernementales, comme pour ce projet spécial qui est en train de se préparer dans Lanaudière, entre Ste-Béatrix et Ste-Émélie-de-l’Énergie, ce n’est pas une mince affaire! Ce sont des initiatives qui tombent en plein dans une zone fantôme entre le champ d’incompétence du ministère des Forêts et celui du ministère de l’Agriculture – peu importe les nouveaux noms de babas que ces ministères ont envie de prendre tous les six mois pour faire semblant de changer, on se comprend, il s’agit de ces deux-là! Un projet de ferme forestière, ça n’entre pas dans les petites cases des programmes de subvention existants et la clef, ce sera probablement d’y aller avec des demandes de subvention hors programme ou mieux encore, selon moi – mais là, on frôle l’hérésie à notre époque de gens frileux de partir en affaires sans se faire soi-disant encadrer par des fonctionnaires: d’y aller en envoyant se promener les donneurs de subventions et les deux ministères en question…

Yvan Perreault (formateur en comestibles sauvages nordiques, nucériculteur et mycologue). Écoutez son entrevue à Radio-Canada.

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