Les nouvelles fermes forestières nordiques: un vrai projet de société

Première partie

Photo de couverture du jardin des frères Perreault, Au Jardin des Noix

Il y aura fatalement une première ferme forestière nordique officielle bientôt au Québec, avec toutes les réunions de travail auxquelles je participe, les visites sur le terrain que j’anime, les projets qui ont envie de se mettre en branle un peu partout sur le territoire… J’ai participé l’an dernier à une réunion entre des gens du MAPAQ et un groupe de jeunes très allumés qui vient de recevoir en donation un lot plus ou moins forestier de 100 acres, plus toute une kyrielle de lots à mettre en valeur dans des terres retombées en friche ou même complètement retournées en forêt, dans le coin de Sainte-Émélie-de-l’Énergie, au nord de Lanaudière. Je crois que ce sera ce projet-là qui décrochera le titre. La tenons-nous enfin, notre chance de faire valoir en grande vitrine ce mode d’utilisation du territoire qui serait révolutionnaire et qui pourrait même être notre avenir, comme projet de société?

Une terre à Sainte-Émélie-de-l’Énergie où l’on pourrait implanter une ferme forestière.

Sur la photo, on voit un endroit étrange et émouvant à la fois! À la faveur d’une longue courbe de la route 147, entre Sainte-Émélie-de-l’Énergie et Saint-Côme, après avoir monté une côte spectaculaire, pour une rare fois dans ce secteur, on voit le paysage s’ouvrir à cause d’une des rares fermes agricoles qui ait tenu le coup malgré l’imposition de l’agriculture industrielle par l’UPA depuis les années 70. Il en aura fallu du courage à l’habitant pour maintenir sa ferme pendant trois décennies de vents contraires, mais même celle-ci est en train de retomber en friche et la forêt tout autour regagne ses droits, inexorablement.

Ces vastes champs un peu vallonnés, qui permettent d’admirer la crête des montagnes au loin et de se baigner les yeux dans un vaste ciel, ils sont situés sur un très haut plateau. Quel site merveilleux à mettre en valeur avec de nouvelles cultures nordiques, si on voulait seulement se servir un peu plus de notre imagination et se retrousser les manches! Ce ne sont pas les bonnes idées qui manqueraient. Sur ces sols souvent pauvres, qui ne permettaient que les pâturages et la culture d’un maigre foin, je verrais bien des champs de coudres, de berbéris, d’églantines, des vergers de mascoutés, de senelles et de pimbina; sur les caps de roche, des camarines, de lingonnes et du raisin d’ours; dans les plus riches langues de sol, des asclépiades, du topinambour, de l’apios ; dans les lisières sablonneuses à sol profond, des chardons pour les shanétaques, des bardanes, des onagres, des aulnées, du myrique baumier; dans les étangs, de la quenouille, du wapato, du manomin…

Myrique beaumier

La liste de nouvelles cultures de ressources alimentaires typiquement nordiques serait tellement longue que je préfère m’arrêter avant de donner le vertige aux pauvres lecteurs qui n’en demanderaient peut-être pas tant? Le fait est qu’en termes d’occupation et d’utilisation de notre territoire qui est un des plus fertiles au monde, à cause de toute l’eau et des pluies que nous avons, nous en sommes restés au seuil du champ des possibles, mais nous voyons maintenant s’ouvrir devant nous un monde encore inconnu: ce Québec que nous avons toujours habité plus ou moins en somnambules!

Toutes ces nouvelles ressources pourront être implantées en permaculture, c’est-à-dire plantées une fois, mais récoltées pour toujours. Un fermier forestier pourra, à force d’implantations successives au fil des années, mais toujours à échelle humaine, à un rythme lent et serein, transformer en une vie le paysage et même le climat de toute une vallée à lui seul! Ce sera une formidable économie d’énergie pour le fermier forestier que de savoir enfin travailler en union avec les forces vives de la nature, au lieu de vivre une vie de forçat comme le fermier d’antan, qui se dépêchait de défricher les forêts nourricières des Amérindiens pour les transformer au plus vite en des prairies à l’européenne, qui essayait au fond d’imposer à la nature du nord-est de l’Amérique une vocation bonne pour un autre continent, sous la férule des curés de la colonisation.

Les fermes familiales du temps de la colonisation, puis du temps des « habitants » auront donné le Québec d’aujourd’hui avec les familles nombreuses, mais nos ancêtres se seront presque tués au travail et à partir de la génération des Baby-Boomers, toutes ces petites unités de production agricoles auront été soit abandonnées, soir regroupées en véritables entreprises. Le fait est que bien des régions fertiles du Québec se vident de leur habitants qui s’en vont occuper des emplois dans les commerces et les bureaux; une grande aberration qui pourra être corrigée par la création puis la multiplication des fermes forestières un peu partout où des terres ont été défrichées par nos vaillants aïeux, mais se retrouvent impropres aux cadres de l’agriculture industrielle.

Je crois beaucoup au potentiel des fermes forestières nordiques au Québec! Je pense que les gens qui y habiteront et y travailleront seront plus heureux que ceux qui vivent en ville et qui se sont insérés dans l’actuelle économie de marché. Ils ne s’échineront pas au travail comme les habitants ou les colons de jadis, grâce aux principes et aux pratiques de la permaculture. Leur vie aura un sens, ils seront en communion avec les saisons, avec la chaleur de nos étés et les longues dormances de nos hivers, au lieu de toujours être stressés et de vouloir que les choses se passent autrement ou se plient à leur soif de contrôle. Les enfants y grandiront en bonne santé et en sécurité et ils deviendront des citoyens robustes et autonomes, tout cela produira de belles collectivités, des écocommunautés…

Je pourrais écrire tout un panégyrique sur le sujet, mais je pense qu’un bon gros livre collectif intitulé « Les fermes forestières nordiques du Québec et du nord-est de l’Amérique » serait encore plus indiqué; j’y travaille déjà au mieux de mes forces, sois-en certain, ô peuple toujours plus avide de bonnes idées et de perspectives d’avenirs radieux!

Sur le plan purement philosophique, il est évident que je suis un physiocrate, c’est-à-dire que je voudrais faire reposer la force d’une société ou même d’une nation sur la vitalité de son agriculture – ou mieux, de sa permaculture! La physiocratie était d’ailleurs le grand courant de pensée qui occupait les esprits de nos anciens curés visionnaires qui ont milité si fort en faveur du défrichage de terres en pleines forêts et pour la création de villages souvent loin de la plaine du Saint-Laurent, comme dans les vallées de la Matapédia, du Témiscouata, au Saguenay, en Gaspésie, autour du lac Saint-Jean, dans la région de Pontiac en Outaouais, au Témiscamingue et en Abitibi. Hé oui, je serais une sorte de fils spirituel illégitime des anciens curés comme le curé Labelle! Mais les bonnes idées et les courants philosophiques fertiles ont toujours plusieurs vies, comme les chats…

Évidemment, j’ai mentionné ce projet de ferme forestière-ci, à Sainte-Émélie-de-l’Énergie, comme une possibilité de première ferme forestière officielle, c’est-à-dire qui serait reconnue comme telle par les ministères et sujette à se voir acceptée dans des programmes d’aide financière, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas déjà des fermes forestières qui se développent un peu partout au Québec! En fait, il y en a plein qui sont actuellement mises sur pied par les nouvelles générations, mais elles se développent toutes sur un mode organique et elles passent sous le radar des instances gouvernementales, de l’UPA et des médias, pour l’instant.

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