Penser et aménager nos potagers autrement

Numéro 2: Chronique agroforesterie

Texte de Martine Lavallée Directrice générale du journal LE ZigZag: Autodidacte dans le domaine de la permaculture depuis une quarantaine d’années, elle a suivi en 2016 une formation d’un an spécialisée sur les PFNL (végétaux de la nature comestibles) qui comprenait un volet important sur les écosystèmes, le biotope et l’agroforesterie. Cette formation avait pour but de permettre d’identifier les PFNL, d’apprendre à les cueillir respectueusement, de les transformer et de les commercialiser.

Avez-vous déjà observé comment le moindre brin d’herbe se taille une place au travers le bitume et le ciment ? Combien il est parfois difficile de se débarrasser d’une plante, soi-disant envahissante, qui revient chaque année au même endroit même si nous pensions l’avoir éradiqué l’année précédente? Tout cela est dû au fait que la nature a horreur du vide.

En effet, à travers des processus régulateurs, toute plantation, jardin, potager ou verger laissé à lui-même, retourne spontanément à l’état naturel et reprend son équilibre, tout comme le fait la forêt. Ainsi, si on leur en laisse l’occasion, les végétaux optent spontanément pour des stratégies de mutualisation plutôt que de compétition de sorte que, petit à petit, graines, plantes, oiseaux et petits mammifères reviennent habiter des milieux abandonnés. Tous ces éléments réactivent la synergie de la biocénose* de la terre. À eux seuls tous ces composants vivants créent un équilibre durable. La nature est résiliente.

Mais alors, pourquoi, nous battons-nous constamment contre la nature dans la production et la conception de potager ou d’espace comestible, si la nature fait si bien les choses? C’est sans aucun doute parce que nous sommes influencés par le tracé sinueux de l’industrialisation de l’agriculture, où nous empoisonnons nos sols, éliminons les insectes utiles et nuisibles pour rendre le tout plus productif et performant à court terme. Pourquoi ne pas plutôt se laisser influencer par la nature?

Dans cette chronique, je tenterai de vous définir quelques concepts et expliquer le virage que nous devrions prendre pour un développement alimentaire végétal durable. Je nous invite tous à repenser autrement notre manière de cultiver, pour la pérennité de tous.

Origines de la forêt nourricière

Le terme forêt nourricière est beaucoup plus récent que celui de la permaculture. Cette dernière, qui s’inspire du modèle d’agriculture naturelle du japonais Masanobu Fukuoka conçue dans les années 1930, a été théorisée dans les années 1970 par les Australiens Bill Mollison (biologiste) et David Holmgren (essayiste).

Apparût aussi dans les années 1970, l’agroforesterie est un mode d’exploitation des terres agricoles associant des arbres, des arbustes et des cultures ainsi que des animaux. L’association arbre et agriculture, présente des avantages considérables notamment dans le domaine de la protection des sols.

La forêt nourricière (de l’anglais Food Forest ou Edible Forest Garden), ressemble à la permaculture** puisqu’elle est aussi une philosophie et/ou méthode d’aménagement de nos potagers. Le terme forêt nourricière apparaît vers la fin des années 2000. Cette méthode s’adresse moins à l’agriculture dîtes commerciales (les choses pouvant évoluer dans ce sens), mais plutôt au potager des particuliers. Cette forêt s’inspire du fonctionnement de la forêt naturelle dans ce qu’elle a de meilleur à offrir. Au même titre que la permaculture, la forêt nourricière est un emplacement composé de vivaces, d’arbustes et d’arbres qui, à maturité, a besoin de peu de fertilisation ou d’arrosage ainsi que peu d’entretien pour produire une profusion de récoltes diverses. C’est un aménagement de plantes comestibles et utiles pour toutes les échelles de jardin.

C’est Dave Jacke en 2009 qui créé The Edible Forest Garden traduit en français par forêt nourricière. On peut définir cette dernière par la conception de jardins de plantes vivaces en polyculture (à l’opposé de la monoculture) ayant pour objectif de nourrir tout un écosystème. Dans ce sens l’écosystème inclut l’humain qui l’a conçu et implanté ainsi que les animaux, les insectes, les champignons, les micros-organismes en surface et sous la terre, donc l’ensemble des êtres vivants qui le compose. Au niveau psychologique, la forêt nourricière apporte une énergie positive pouvant inspirer les gens qui y travaillent et s’y promènent notamment par sa beauté.

«La forêt nourricière c’est jardiner comme la forêt et non dans la forêt.»***

Pour construire une forêt nourricière, nous avons besoin d’un site plus pauvre que riche. Celui-ci devrait disposer une diversité minimale par exemple un jardin, un potager, une prairie ou un champ récemment abandonnés, ou bien une zone forestière tout nouvellement défrichée. L’objectif est de régénérer ce site en y implantant la diversité nécessaire, afin d’y créer un écosystème productif et en santé. L’«industrie» ou la culture d’une forêt nourricière se nomme l’agroforesterie. Notons que l’on ne crée que très rarement une forêt nourricière dans une forêt naturelle. Certes, la forêt est notre modèle, mais on ne cherche pas à la transformer ou à la reproduire, mais plutôt à s’en inspirer pour créer de nouveaux écosystèmes bien adaptés à nos besoins.

Les trois principaux objectifs de la forêt nourricière sont:

1- Outre la beauté de ce type de modèle, la production à rendement élevé de divers produits :

  • carburant
  • engrais
  • fibres
  • fourrage
  • nourriture
  • plantes médicinales

2- En grande partie auto-entretenu ;

3- Un écosystème sain.«Le but ultime de la forêt nourricière n’est pas seulement la croissance des cultures, mais la culture et la perfection de nouvelles façons de voir, de penser et d’agir dans le monde. La forêt nourricière nous donne une expérience viscérale de l’écologie en action, nous apprenant comment fonctionne notre planète et cela change la perception de soi. Ça nous aide à prendre notre place légitime en tant que partie de la nature afin de travailler avec la nature, plutôt qu’en tant qu’entités distinctes posant des actions afin de dominer le monde naturel.» Dave Jacke

Avec une forêt nourricière, pas besoin de fertiliser ou de labourer nos sol. Nous utiliserons plutôt une couverture végétale morte (paillis) ou vivante (couvre-sol) pour conserver l’humidité du sol et le nourrir. De plus, en l’absence de laboure, nous ne détruisons pas les éléments essentiels à la structure poreuse du sol tels que le réseau mycélien (champignons) et les microorganismes qui y vivent. Ces éléments vivants responsables du cycle du carbone procurent la meilleure et la vraie fertilité à long terme.

Par ailleurs, la forêt nourricière regorgera aussi de produits forestiers non ligneux (PFNL) où de forestibles -comme mes collègues du Comptoir Forestier les appellent. On parle ici de profiter de la générosité de la nature en y récoltant des produits alimentaires, médicinaux ou ornementaux que l’on trouve en forêt. Ça inclut entre autres les champignons, les têtes-de-violon, les aromates, les noix, les feuilles, les fleurs et les sirops (d’érable, de bouleau, etc.). Si on implante des cultures, comme le ginseng, avec des arbres sur de plus grandes surfaces, on parle toujours de PFNL mais dans un contexte d’agroforesterie.

Ci-dessous deux modèles d’aménagement de forêt nourricière

Conclusion

S’inspirer de la forêt, de ses systèmes de productivité et de résilience est, actuellement, la meilleure avenue pour la conservation de nos écosystèmes ainsi que pour la pérennité de notre alimentation mondiale. Les avantages de la forêt nourricière sont nombreux, car elle est en grande partie autonome c’est-à-dire qu’elle s’auto-entretient. Elle n’a pas besoin de l’humain pour se fertiliser, se maintenir, se propager et se renouveler. La création d’une forêt nourricière nous permet d’aller dans le sens de la nature.

Grâce à la forêt nourricière, il est possible de faire pousser des fruits, des noix, des légumes, des herbes, des champignons, d’autres plantes utiles et d’y élever des animaux de manière à ressembler en tous points à un écosystème naturel, diversifié et à haut rendement.

Sources et définitions:

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