Portrait de Francine Hamelin

Son talent criait si fort que je n’entendais plus ce qu’elle disait!

Elle a 70 ans et est presque native de Val-Morin. Elle est petite, vêtue de noir, la tête rasée et des mains qui ont tellement écrit, peint et sculpté qu’elles en portent les traces. Des mains d’artiste. Des mains qui ont plus donné que reçu et qui parlent de sa révolte, de sa sensibilité et de son engagement. Des mains qui ont du cœur.

Elle écrit, des chansons depuis très longtemps. Vous connaissez — Les enfants d’un siècle fou — chantée par les Séguin? C’est d’elle. Cette chanson est parue dans les 100 plus belles chansons du Québec.

Elle chante et elle a enregistré deux disques. Elle est poète, peintre et sculptrice. Elle a travaillé en construction, elle faisait la finition, les vernis. Ses déesses, sa mère et sa grand-mère. La première lui a fait don de la culture et l’autre de la terre. Elle a bourlingué de la Gaspésie aux Cantons de l’Est pour finalement déposer ses valises à Val-Morin puis, à Val-David où elle a acheté une jolie petite maison entourée aujourd’hui de cèdres qui font 4 fois plus grand qu’elle.

Artiste engagée, pendant 5 ans elle a joué dans — Les monologues du vagin de Ève Ensler — produit par le Collectif Sortie 76. Mais elle affirme que son premier engagement est d’abord envers la terre, car c’est elle la plus importante. Nous devons tout à la terre. Et son deuxième engagement, c’est d’humaniser à travers son art entre autres. Sa poésie par exemple existe aussi « pour donner une voix à ceux qui ne parlent pas ». Cependant, elle se défend bien d’être Don Quichotte.

Pourtant, elle a une voix et une belle voix et dénonce dès qu’elle le peut, dès que la perte de sens et la médiocrité attaquent son intelligence et son amour profond des humains.

«L’engagement par la création, c’est mon souffle. On dénonce un monde qui devient de plus en plus inhumain. La poésie, la sculpture, la peinture c’est profondément humain. C’est une façon de ne pas perdre notre humanité. On est dans une période où l’insignifiance règne, surtout avec les réseaux sociaux. Je suis plus une anarchiste, ni Dieu ni maître. Je suis une guerrière pacifique en fait, je gagne mes guerres à ma façon.»

Et moi je dis que Francine Hamelin mise sur la beauté pour gagner ses guerres.

Sa poésie me saute aux yeux et au cœur et je n’entends que la splendeur de ses silences.

Elle dénonce l’hypocrisie, le mensonge, le manque de transparence des gouvernements et le ridicule de vouloir être constamment des porteurs de bonnes nouvelles.

Elle se dit apolitique. Il faudra qu’on en reparle!

Sa vision de Val-David

«Je suis une citoyenne en colère comme beaucoup d’autres. Val-David, ce si charmant village est devenu une trappe à touristes! Et ce n’est pas de moi. Ce sont deux touristes rencontrées l’été dernier qui étaient choquées du rapport qualité/prix. Elles me disaient qu’on était devenu Saint-Sauveur! Val-David est un village qui a vendu son âme à l’argent. Val-David pour elle aujourd’hui se résume à un décor. Il y a quelques années encore, il y avait beaucoup d’évènements à hauteur humaine. Il y avait du monde dans le village, mais jamais comme ça! Nous avions une vie de village. Quelques personnes ont fait main basse sur le village et font pousser des carottes dans des boîtes, comme si on n’avait pas assez d’espaces. Ça a coûté entre 30 000 $ et 40 000 $. Imaginez s’ils avaient donné tout cet argent au comptoir alimentaire. Combien de familles on aurait nourries pendant un an? C’est aussi cela la perte de sens. Aujourd’hui, je dois aller à Sainte-Agathe faire mes courses. Ces gens qui préfèrent les touristes nous chassent du village.»

Et moi d’ajouter, quand les artistes et les gens de plein air auront déserté Val-David, que restera-t-il de notre village?

Et pendant qu’elle me parle, je sens une douce force m’envelopper. En regardant derrière moi du coin de l’œil, je découvre ses sculptures. Des personnages qu’elle a libérés de la pierre. Car elle a la même approche à la pierre que les sculpteurs Inuits. Ils ne décident pas de sculpter un ours ou un phoque. En travaillant la pierre, ils découvrent qu’il y a un ours ou un phoque qui y dormait.

L’engagement sous toutes ses formes, le blogue de la Cinémathèque de Val-David

Depuis des années, elle répertorie les DVD de la Cinémathèque et elle a créé un blogue. «J’ai répertorié tous les DVD et à ce jour, nous avons eu 171 000 visites d’un peu partout dans le monde. Si ce n’est pas du rayonnement international ça!» Et si ce n’est pas de l’engagement!

Heureusement, il y a l’écriture.

«Mon engagement c’est d’essayer d’apporter de l’humanité, du rêve, du rire et de l’émotion. C’est un engagement citoyen, c’est un engagement humain. C’est ce que je peux donner et à cet effet, j’ai publié beaucoup de mes poèmes sur mon blogue». L’engagement, ça va comme c’est mené.

Sûr, que j’y plongerai. Voici un aperçu de sa poésie.

Pays

Publié le 1er juillet 2016 par Francine Hamelin

  • mon pays est un arbre une source une pierre
  • mon pays est un souffle de vent dans l’aurore une trille d’oiseau et la respiration de l’eau
  • mon pays n’est pas un drapeau mon pays n’est pas ce mensonge perpétuel étalé à la une de la cupidité quotidienne de la bêtise tentaculaire
  • les fossoyeurs sont au pouvoir et à l’œuvre ils enterrent l’avenir
  • je vis en terrain miné en terre éventrée dont les veines charrient les poisons de cet âge mon pays est une espèce en voie de disparition
  • mon pays n’est pas une langue de bois ces faux-semblants de mots sables mouvants du vide
  • mon pays est ce silence habité des forêts ce frémissement d’existence dans les feuilles le chant et la parole des esprits de la Terre
  • mon pays est une espèce en voie de disparition comme cette parole qui s’efface derrière les écrans de la solitude dans les nébuleuses de l’éphémère
  • mon pays vient d’un rythme plus ancien que le temps au cœur battant de la pierre mon pays est un instant d’éternité dans une goutte d’eau
  • mon pays n’est pas cette course frénétique vers l’abîme d’inutiles désirs cette soumission au désert des apparences à la mortelle vanité d’un reflet sans lendemain
  • mon pays n’est pas cette langue désarticulée dans le grand chaos de l’histoire où nous perdons des lambeaux de notre âme et les racines de nos rêves
  • mon pays est un arbre une source une pierre
  • mon pays est une espèce en voie de disparition

© Francine Hamelin

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