Quand l’humain est l’artisan de son propre malheur

Photo de couverture Aly Song Reuters

Par: Jean-Thomas Léveillé pour La Presse

Mea culpa, devrait dire l’Humanité. En chamboulant le climat et en détruisant des écosystèmes, les humains ont créé les conditions propices à la prolifération des virus, bactéries, parasites et autres agents infectieux comme la COVID-19, rappellent les scientifiques.

Tout a commencé par une civette.

Le petit animal sauvage était exposé dans une cage, dans un marché public, en Chine, quand il s’est mis à excréter le coronavirus que lui avait transmis une chauve-souris.

C’était à la fin de 2002. La pandémie du Syndrome respiratoire aigu sévère venait ainsi de commencer.

L’histoire semble s’être répétée avec le coronavirus à l’origine de l’actuelle pandémie de la COVID-19, qui aurait émergé dans un marché de la ville chinoise de Wuhan où s’effectuait la vente illégale d’animaux sauvages.

«La façon dont notre monde fonctionne favorise l’émergence de nouvelles maladies infectieuses d’origine animale», affirme l’épidémiologiste et vétérinaire Cécile Aenishaenslin, qui enseigne au Département de pathologie et microbiologie de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

L’exploitation de la nature, la destruction des habitats et la mondialisation influencent les facteurs qui permettent à une pathologie de faire le saut d’un réservoir animal à un réservoir humain, explique-t-elle.

Ces facteurs sont la disponibilité et l’abondance des animaux «hôtes», la prévalence d’infections et la fréquence de contacts avec les humains.

«On est en train de dérégler ces trois facteurs-là précisément», lance la professeure Aenishaenslin.

«On pourrait penser qu’en détruisant la biodiversité, plein d’agents pathogènes vont disparaître, mais ce n’est pas ça qui se produit», ajoute-t-elle.

Commerce d’animaux et pauvreté

La destruction des habitats naturels force les animaux à se déplacer, ce qui induit du stress et réduit leur capacité immunitaire.

«Nous, on attrape des rhumes quand on est stressés ; c’est un peu le même concept pour les animaux», explique Cécile Aenishaenslin.

Et le commerce des animaux sauvage accentue le risque de contamination, comme l’avait révélé l’épidémie d’Ebola, en 2014.

«Certaines éclosions ont vraiment été liées à une plus grande intensité de la chasse illégale, notamment pour la viande de singe», rappelle Cécile Aenishaenslin, qui fait le lien avec les questions de pauvreté.

«Pourquoi les gens vendent des animaux sauvages dans les marchés, demande-t-elle ? Parce qu’il y a 800 millions de personnes qui vivent de l’insécurité alimentaire dans le monde.»

Cette réalité n’est pas la nôtre, mais nous touche quand même, dit Mme Aenishaenslin, qui estime que la pandémie actuelle doit être l’occasion de réfléchir à «notre responsabilité collective».

La fréquence de ces événements-là va augmenter si on ne change pas notre rapport à la nature, si on n’améliore pas la façon dont on prend soin des populations les plus vulnérables.

Cécile Aenishaenslin, Université de Montréal

Dérèglement climatique

Les changements climatiques dérèglent eux aussi les écosystèmes, privant par exemple de nourriture certaines espèces, qui vont ainsi se déplacer vers de nouveaux territoires, illustre Cécile Aenishaenslin.

Le phénomène se produit d’ailleurs chez nous, affirme sa collègue Hélène Carabin, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en épidémiologie et une seule santé de l’Université de Montréal, qui donne l’exemple de la prolifération de la rage dans l’Arctique.

«Il n’y en avait pas tant que ça jusqu’à maintenant, mais là, il y a les renards roux qui sont en train de monter vers le nord», où ils côtoient désormais les renards arctiques, explique-t-elle.

Il y a un risque pour la transmission de la rage aux chiens domestiques dans le nord, ce qui pourrait augmenter le risque de transmission aux humains. Hélène Carabin, Université de Montréal

Les deux chercheuses donnent aussi l’exemple de la maladie de Lyme, dont les petits rongeurs qui en sont les réservoirs naturels se sont déplacés vers le nord dans les dernières années.

En combinant ce facteur à la perturbation des écosystèmes par les humains, les risques de transmission sont décuplés.

«L’humain n’est pas nécessaire dans le cycle de vie de la tique [qui transmet la maladie], mais l’humain s’est rapproché du cycle de vie naturel de la tique», dit Hélène Carabin.

Cesser la vision en silo

La crise actuelle est l’occasion d’adopter une approche interdisciplinaire des enjeux de santé publique, affirme Hélène Carabin, dont la chaire de recherche s’intéresse justement à cet enjeu.

L’approche appelée «Une seule santé» s’intéresse aux interactions entre les êtres humains, les animaux et leurs écosystèmes, ainsi que leurs conséquences sur la société et l’environnement.

«On essaie de faire réaliser aux gens que la santé des humains n’existe pas dans un silo et qu’afin d’améliorer la santé de tous, il faut qu’on pense en termes de système et d’interaction avec les animaux et l’environnement», résume-t-elle.

La Guinée, qui a été durement éprouvée par l’épidémie d’Ebola, a d’ailleurs mis en place «un système multiministériel» pour faire face à l’actuelle crise de la COVID-19, indique Hélène Carabin.

Cette façon d’aborder les questions de santé publique est par ailleurs très proche de la vision autochtone, qui est sensible à l’équilibre entre la santé des humains, des écosystèmes et des animaux, souligne Cécile Aenishaenslin.

«On aurait peut-être intérêt à apprendre de cette vision-là et à revenir un peu à ça, dit-elle. Nous, on a un peu perdu ça.»

La crise actuelle et les mesures qui ont été prises pour y faire face devraient nous inciter à «réfléchir comment rendre ces changements durables», ce qui passera inévitablement par une «certaine décroissance», sans pour autant revenir «à l’âge de pierre», pense-t-elle.

«Il faut revisiter la façon dont on exploite la nature et la façon dont on vit en société.»

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