Schopenhauer et ses stratagèmes

ou l’Art d’avoir toujours raison!

Ci-haut: portrait d’Arthur Schopenhauer, 1859, peint par Angilbert Göbel

Avez-vous vu le film Le Brio réalisé par Yvan Attal avec Camélia Jordana, Daniel Auteuil, et Yasin Houicha?

Ce film est basé sur le livre : L’art d’avoir toujours raison, dans lequel Schopenhauer énumère 38 stratagèmes plus astucieux les uns que les autres pour vaincre l’adversaire en parole.

Et, quand on a épuisé les 37 premiers, il nous reste l’ultime stratagème, l’injure.

Voici les 10 premiers stratagèmes. Nous vous publierons les 10 prochains la semaine prochaine.

Bien sûr, les personnes qui sont avides de tous les lire les trouveront facilement sur Internet. Mais nous vous suggérons de les déguster tranquillement, histoire de nourrir l’art de la parole.

I – BASE DE TOUTE DIALECTIQUE

Tout d’abord, l’essentiel de toute controverse est le fait qu’une thèse soit posée par l’adversaire (ou nous-mêmes, peu importe). Pour la réfuter, il y a deux méthodes possibles:

1. Les modes:

a) ad rem > soit que cette thèse n’est pas en accord avec la nature des choses, la vérité objective absolue.

b) ad hominem ou ex-concessis > soit qu’elle contredit d’autres affirmations ou concessions de l’adversaire, c’est à dire la vérité subjective relative. Dans ce dernier cas, il ne s’agit que d’une preuve relative qui n’a rien à voir avec la vérité objective.

2. Les méthodes:

a) réfutation directe > elle attaque la thèse dans ses fondements > elle démontre que la thèse n’est pas vraie.

b) réfutation indirecte > elle attaque la thèse dans ses conséquences > elle démontre que la thèse ne peut pas être vraie (véracité impossible par conclusion logique).

Voilà la base de toute controverse. Mais tout cela peut se passer réellement ou seulement en apparence. Et comme en la matière il n’est pas facile d’avoir des certitudes, les débats peuvent être longs et acharnés. On ne peut savoir avec certitude qui a objectivement raison et cela ne peut être décidé que grâce à la controverse.

Du reste, dans toute controverse ou argumentation, il faut que l’on s’entende sur quelque chose, un principe à partir duquel on va juger le problème posé: on ne saurait discuter avec quelqu’un qui conteste ces principes.

II – LES 38 STRATAGÈMES

1 – EXAGÉRER

Étirer l’affirmation de l’adversaire au-delà de ses limites naturelles, l’interpréter de la façon la plus générale possible. Ceci est particulièrement aisé avec des gens qui font des assertions généralisantes.

Ex.: Toute la population…

Les Chinois…

Les femmes… , les hommes…

Les jeunes…

Les homosexuels…

À l’inverse, pour assurer la victoire de sa propre affirmation, il faut la restreindre, parler de cas particuliers.

2 – JOUER SUR LES MOTS

Utiliser l’homonymie pour étendre également l’affirmation à ce qui, à part le même mot, n’a pas grand-chose ou rien du tout en commun avec l’objet du débat, puis réfuter de façon lumineuse et se donner ainsi l’air d’avoir réfuté l’affirmation elle-même.

Ex.: – vous n’êtes pas encore initié aux mystères de la philosophie kantienne.

– Ah, quand il est question de mystères, cela ne m’intéresse pas.

3 – GÉNÉRALISER

Prendre l’affirmation posée relativement comme si elle l’était de façon générale, ou du moins la concevoir dans un rapport tout à fait différent et la réfuter dans ce sens.

Ex.:—Certains homosexuels peuvent avoir des comportements pervers.

—Les homosexuels sont des gens normaux et non pas pervers.

4 – CACHER SON JEU

Quand on veut arriver à une conclusion, il ne faut pas la laisser prévoir, mais obtenir discrètement qu’on en admette les prémisses en disséminant celle-ci au cours de la conversation. Il faut faire approuver les prémisses dans le désordre de façon à cacher son jeu et éviter que l’adversaire tente toutes sortes de manœuvres pour contrer notre thèse. On peut même utiliser des prémisses sans rapport avec le thème pour brouiller les pistes.

5 – LES FAUX ARGUMENTS DE L’ADVERSAIRE

Le vrai peut réfuter de fausses prémisses, alors que le faux ne peut jamais découler de vraies prémisses. C’est ainsi que l’on peut réfuter des propositions fausses de l’adversaire au moyen d’autres propositions fausses qu’il considère comme vraies; car c’est à lui que nous avons affaire et il faut utiliser son mode de pensée.

Ex.: Si notre interlocuteur est adepte d’une secte quelconque que nous n’approuvons pas, nous pouvons utiliser contre lui les préceptes de cette secte.

6 – AFFIRMER PÉREMPTOIREMENT

Tout discours s’appuie sur des prémisses. Pour élaborer une thèse, il faut s’entendre sur un certain nombre d’affirmations. En s’appuyant sur une « vérité d’évidence », en postulant ce que l’on aurait à prouver, on peut conduire l’interlocuteur à reconnaître la validité de notre thèse.

La répartie à ce stratagème consiste à réfuter systématiquement chacune des prémisses de notre interlocuteur.

Ex.: Affirmer l’incertitude de la médecine en affirmant l’incertitude de tout savoir humain.

7 – NOYER LE POISSON

Poser beaucoup de questions à la fois et élargir le contexte pour cacher ce que l’on veut véritablement faire admettre. En revanche, exposer rapidement son argumentation à partir de concessions obtenues, car ceux qui sont lents à comprendre ne peuvent suivre exactement la démonstration et n’en peuvent voir les défauts et les lacunes éventuelles.

Ex.: Tout débat à la Chambre des députés en fournit d’abondants exemples.

8 – SUSCITER LA COLÈRE DE L’ADVERSAIRE

Mettre l’adversaire en colère, car dans sa fureur il est hors d’état de porter un jugement correct et de percevoir son intérêt. On le met en colère en étant ouvertement injuste envers lui, en le provoquant et d’une façon générale, en faisant preuve d’impudence. Si on le connaît personnellement, on peut exhiber son point faible. En parlant ouvertement ce dont il a honte, on va brouiller son esprit et il sera incapable de formuler un jugement cohérent.

Ex.: Sachant que notre interlocuteur a déjà été condamné pour un délit au criminel ou au civil, on peut le mentionner ouvertement dans la discussion pour discréditer son intégrité.

9 – BROUILLER LES PISTES

Ne pas poser les questions dans l’ordre exigé par la conclusion qu’il faut en tirer, mais dans toutes sortes de permutations; il ne peut savoir ainsi où on veut en venir et ne peut se prémunir. On peut aussi utiliser ses réponses pour en tirer diverses conclusions, même opposées, en fonction de leur nature. Ce stratagème est apparenté au quatrième dans la mesure où il faut dissimuler sa manière de procéder.

Ex.: L’inspecteur de police, durant son interrogatoire, va poser toutes sortes de questions sans rapport apparent entre elles afin, plus tard, de pouvoir en tirer des conclusions qui vont dans le sens de son enquête sans que le prévenu ne l’ait vu venir.

10 – PAR L’ANTITHÈSE

Quand on se rend compte que l’adversaire fait exprès de rejeter les questions qui auraient besoin d’une réponse positive pour soutenir notre thèse, il faut l’interroger sur la thèse contraire, comme si c’était cela que l’on voulait le voir approuver; ou tout du moins, lui donner le choix entre les deux de telle sorte qu’il ne sache plus quelle est la thèse à laquelle on souhaite qu’il adhère.

Ex.: L’important est de prendre le dessus sur l’adversaire, lui montrer qu’il a tort et que nous avons raison. Nous pouvons donc feindre momentanément adhérer à sa thèse, l’appuyer avec nos propres arguments, pour, ensuite le trouver en défaut sur un point qui la fasse s’effondrer.

Tiré du 4e singe L’Art d’avoir toujours raison – Les 38 stratagèmes de dialectique éristique

Suite la semaine prochaine, le temps de mettre à l’épreuve ces stratagèmes!

Louise Arbique et Martine Lavallée

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