Simone et son passé

Il y a quelque temps, j’ai offert une conférence portant sur les relations interpersonnelles. À la pause, une dame dans la jeune soixantaine s’approche de moi. Simone (nom fictif) me regarde droit dans les yeux et me dit :  

  • Je n’ai jamais aimé ma mère. 

Un court silence suit. Je lui demande doucement :  

  • Votre mère vous a-t-elle aimée? 
  • Je ne sais pas, dit-elle. Enfin… je ne crois pas…   En tous cas, quand elle est morte, ce n’est pas ma mère que j’ai pleurée, mais la maman que je n’ai jamais eue. 

Ses yeux s’embuent et c’est la voix tremblante qu’elle me raconte qu’à sa naissance, elle souffrait d’une maladie respiratoire. Le bébé a passé 6 mois à l’hôpital. À cette époque, les parents n’avaient pas le droit de toucher l’enfant. Ils devaient se contenter de le regarder à travers une vitre épaisse. Sans auto et logeant loin de l’hôpital, ses parents venaient la voir une fois aux deux semaines.  

  • Ma mère m’a dit qu’une infirmière m’avait aimée, me dit Simone. 
  • Ça fait mal encore, n’est-ce pas? lui dis-je, pleine de compassion devant la souffrance qui l’accable encore aujourd’hui. 
  • Hum… Oui…, murmure-t-elle.  

Les circonstances n’étant pas propices à un échange élaboré, je me risque à lui demander comment avait été sa vie, si elle avait bâti des liens chaleureux, etc. 

Le sourire aux lèvres, elle me dit qu’elle a un mari adorable depuis plus de 40 ans et qu’elle s’entend très bien avec son fils et avec ses sœurs. 

  • Si je comprends bien, cette blessure ne vous a pas empêchée de tisser des liens de qualité, d’aimer et d’être aimée, n’est-ce pas?  
  • C’est vrai, me répond Simone. 
  • J’ai envie de vous proposer quelque chose. Que diriez-vous de réécrire l’histoire de votre vie sous un angle nouveau? Vous pourriez par exemple raconter l’histoire d’une petite fille courageuse qui a survécu à une énorme peine d’amour.  

Simone me regarde à la fois médusée et stimulée. Je poursuis : 

  • Puisque vous êtes là, aujourd’hui, devant moi, sensible, vulnérable, ouverte avec une envie évidente de dépasser ce traumatisme, cela signifie que la fillette que vous étiez avait à la fois de grandes forces et des alliés autour d’elle. La petite fille, l’adolescente et la jeune adulte ont dû adopter des façons de penser, de ressentir et d’agir qui lui ont permis d’aller de l’avant. 

Si vous racontiez l’histoire de cette petite fille, ses peines, ses rêves et ses souffrances, ses amitiés, ses rencontres nourrissantes et apaisantes. Si vous preniez le temps de raconter l’histoire de votre vie à travers les victoires remportées? Parlez de la mère que vous êtes et qui n’a pas reproduit le modèle qu’elle-même avait vécu. Comment avez-vous réussi ce tour de force? 

D’autres participants se joignent à nous. Simone s’éloigne et semble ravie de l’échange. 

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Le récit de vie 

Il y a des douleurs qui nous habitent la vie durant. Ne pas se sentir aimée de sa mère en est une. Être l’enfant d’un parent alcoolique, toxicomane ou atteint d’un trouble mental grave (dépression majeure, bipolarité, schizophrénie, états psychotiques, etc.), avoir subi des violences verbales, physiques ou sexuelles, avoir vécu une enfance isolée, privée d’affection et de stimulations adéquates, avoir été l’objet d’humiliation, de manipulations, de rejet. Avoir été cloué au lit par la maladie. Avoir été confronté trop jeune à la mort de son père ou de sa mère.   

Parmi ceux qui ont vécu de tels événements, certains s’en tirent relativement bien, comme Simone, d’autres en arrachent toute leur vie.  Chose certaine une partie de notre énergie reste liée à ces souffrances.  

La stratégie que je vous présente ici ne remplace pas l’aide d’un professionnel si votre souffrance vous rend dysfonctionnel et se manifeste par des difficultés psychologiques majeures.  Mais si vous menez une vie relativement satisfaisante et que vous souhaitez donner du sens aux douleurs passées qui vous assaillent de temps à autre, le récit de vie peut vous convenir. 

De quoi s’agit-il exactement? 

Le récit de vie consiste essentiellement à raconter l’histoire de sa vie, et plus particulièrement les drames qui l’ont affectée, pour s’en libérer. Le but est de ressentir les émotions enfouies dans sa mémoire implicite afin de les apprivoiser et d’intégrer ces expériences à sa vie. Les recherches confirment le bien-fondé de cette stratégie. 

Le cerveau humain est une machine à fabriquer des mythes. Le besoin de comprendre est un besoin fondamental dont la satisfaction a contribué à la survie de l’espèce. Comprendre son environnement a permis au sapiens d’échapper à nombre de dangers, de trouver à se nourrir et à se vêtir, de distinguer ses amis de ses ennemis et d’apaiser ses peurs et ses incertitudes. Comprendre aide à déterminer comment se comporter. 

Il semble que dans sa quête de réponses, le cerveau humain soit davantage soucieux d’adaptabilité que de précision. S’inventer une histoire ou des explications qui donnent du sens aux événements et des moyens concrets d’y faire face est plus important et utile qu’une analyse approfondie qui ne fournirait que des réponses partielles à ses interrogations même si elles reflètent mieux la réalité.  

Ce besoin de comprendre est manifeste chez l’enfant. Spontanément, les bébés explorent leur environnement et tout ce qui s’y trouve. Ils cherchent à comprendre la nature des objets, leur usage, leur fonctionnement, etc. Ce faisant, ils participent activement au développement de leur cerveau. 

Sa vie durant, l’être humain a besoin de comprendre ce qui lui arrive afin d’avoir le sentiment que la vie a un sens et une certaine cohérence. Confronté à des événements difficiles ou traumatisants et incapable de leur donner un sens, on enfouit fréquemment le souvenir dans sa mémoire implicite. 

La mémoire implicite est ce réservoir de souvenirs, de perceptions, de sensations, d’expériences, d’habiletés, de connaissances qu’on emmagasine, qui échappent à notre mémoire consciente et qui forgent l’ensemble de nos réactions automatiques et de nos attentes sur le fonctionnement du monde. Ces souvenirs sont encodés dans le cerveau sous forme de réseaux neuronaux spécifiques. C’est comme ça que l’on conserve son habileté à faire du vélo ou du patin et qu’on se retrouve subitement dans la cuisine de grand-maman quand flotte dans l’air une odeur de pudding aux fraises. 

Quand ces réseaux sont sollicités en raison d’un son, d’une image, d’une odeur, d’une expérience, on y réagit instinctivement sans que nous revienne en mémoire le souvenir conscient de l’événement. C’est également ce qui se produit quand on se surprend à réagir violemment à une situation anodine. 

Je me souviens d’un déjeuner avec mon amoureux de l’époque.  À la fin du repas, ce dernier prend La Presse et commence à la feuilleter. Une rage folle m’envahit. Je ne me souviens pas de ce que je lui ai dit seulement que j’ai quitté la table et me suis jetée sous la douche pour me calmer un peu. Mon pauvre amoureux tout désolé vient me retrouver pour savoir ce qui s’est passé. L’image de mon père en train de lire le journal m’est revenue en tête.  

Toute mon adolescence, mon père lisait son journal après avoir fini son repas. Il l’ouvrait grand, s’allumait une cigarette et nous contraignait, mon frère et mes sœurs, à nous agglutiner au bout de la table et à finir le repas dans l’odeur étouffante de la cigarette.  

Plus tard, partie étudier à l’extérieur de la ville, je me faisais un plaisir de revenir à la maison. Combien de fois je suis rentrée sans qu’il daigne lever les yeux de son journal pour me saluer.    

Le geste de mon amoureux a déclenché par association la rage enfouie dans ma mémoire implicite.  On peut presque dire sans se tromper que chaque fois qu’un enfant ou un adulte réagit démesurément à une situation banale, c’est que la situation réveille un souvenir présent dans sa mémoire implicite. Ces souvenirs pénibles deviennent de véritables champs de mines sur notre chemin. Même si nous n’avons pas conscience de leur origine, les souvenirs implicites peuvent générer peur, anxiété, chagrin et bien d’autres émotions et sensations désagréables. 

C’est ce qui s’est produit chez Simone lors de cette conférence. Le fait d’entendre parler de relations saines et toxiques a certainement fait remonter les souffrances rattachées au souvenir de sa mère. Cela veut dire qu’elle n’a pas encore réussi à donner un sens à cette expérience. 

Comment se libérer des tels souvenirs? En les rendant explicites, c’est-à-dire conscients. L’hippocampe est cette zone du cerveau qui permet d’intégrer les souvenirs implicites et explicites.  Siegel, dans son ouvrage essentiel, le cerveau de votre enfant, attribue à l’hippocampe le rôle de maître des casse-têtes parce qu’il est en mesure de regrouper toutes les pièces éparses de nos souvenirs implicites, de les intégrer aux souvenirs explicites et d’en faire un tableau d’ensemble plus clair et plus cohérent. 

Le récit de vie est rédigé dans le but de se libérer et de récupérer le pouvoir laissé au passé. On l’écrit pour y dégager des apprentissages, pour apprendre à mieux se connaître, pour permettre une meilleure adaptation, pour améliorer l’image de soi et accroître son niveau d’autonomie.   

S’il vous arrive d’avoir des réactions démesurées ou encore si vous sentez que votre passé pèse lourd sur votre vie d’adulte, prenez papier et crayon et écrivez. Laissez émerger les souvenirs pénibles et décrivez comment vous vous en êtes sortis. Prenez le temps d’identifier ce que ces expériences vous ont appris et comment elles ont fait de vous la personne que vous êtes aujourd’hui, une personne humaine imparfaite et unique. Vous constaterez ensuite que l’opération entraînera une baisse importante de votre niveau de stress.  

 Merci 

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