Théâtre alternatif: le docuthéâtre d’Annabel Soutar

Photo de couverture: Avanti Groupe/Karine Dufour

Portrait de la productrice et dramaturge Annabel Soutar

Théâtre engagé? Théâtre d’intervention? Théâtre de propagande? ou instrument de réflexion? Chose certaine, le docuthéâtre d’Annabel Soutar en est un qui réclame le débat et cherche la vérité. Il est, comme son nom le dit, du théâtre documentaire qui traite d’évènements politiques, sociaux et contemporains. La pièce, bien qu’écrite à partir d’interviews et autres documents juridiques n’en reste pas moins une œuvre fictive, une autre façon de faire du théâtre.

Mais avant d’aborder l’essence du docuthéâtre, parlons d’Annabel Soutar, une pionnière et maître à penser du docuthéâtre au Québec

Elle est née à Westmount en 1971. Elle décroche un diplôme en mise en scène et dramaturgie à l’Université Princeton, sous la direction d’Emily Mann, dramaturge de renom et directrice du célèbre McCarter Theatre du New Jersey.

C’est en 1992 que sa vie théâtrale connaît un important renversement de situation alors qu’elle assiste à la pièce Twilight : Los Angeles 1992, qui traite de l’affaire Rodney King alors que l’autrice Anna Deavere Smith montre des images de brutalité policière captées par plusieurs caméras alors qu’un jeune afro-américain est battu à mort par des policiers de Los Angeles.

Annabelle Soutar encaisse alors deux coups. Le premier est d’être interpellée par ce qui lui paraît être une criante injustice et le second, d’être confrontée par l’autrice de Twilight tant par le point de vue des jeunes noirs que celui du corps policier. Annabelle Soutar nous dit : « C’est la première fois que j’ai vraiment compris l’essence du théâtre, qui est de voir l’autre, d’être capable de comprendre tous les points de vue. Celui des vilains comme celui des rois. »

On a l’impression de dialoguer avec le diable.

Depuis, elle a écrit et produit une multitude de pièces qui relèvent de cette nouvelle façon d’aborder le théâtre et qui ont pour noms : Montréal la blanche; Sexy béton (l’effondrement du viaduc à Laval); Fredy, qui aborde le profilage racial et la mort de Fredy Villanueva; Grain(s), qui traite des OGM et de Monsanto; L’assemblée, qui aborde le féminisme, le port de signes religieux et l’immigration; et 14 victimes qui porte sur la tragédie de l’École polytechnique de Montréal. Cette dramaturge et productrice de théâtre documentaire est aussi derrière le succès retentissant de J’aime Hydro, écrit par Christine Beaulieu.

Toutefois, la plume d’Annabel Soutar donne la parole à toutes les parties. Il est essentiel pour elle, de présenter tous les points de vue même si ceux-ci peuvent être troublants, voire même violents et misogynes. Même si parfois : « on a l’impression de dialoguer avec le diable », dit-elle. Elle affirme ne pas vouloir prendre parti pour des personnes misogynes, mais qu’il faut entendre leur point de vue pour ultimement éviter la violence. 

Cette forme de théâtre qui peut paraître révolutionnaire rejoint la pensée de grands philosophes. En effet, comment peut-on dénoncer une idée quand on se borne à n’entendre que ses propres convictions?

C’est en cela que diffère le théâtre d’Annabel Soutar du théâtre que l’on dit engagé, celui qui expose d’abord les idées philosophiques et politiques et qui se veut souvent partisan. Citons entre autres Antigone de Jean Anouilh, monté pendant la Deuxième Guerre mondiale, Ionesco, Jean Giraudoux et le théâtre de Bertolt Brecht qui préconise la distanciation. En effet, Brecht fait en sorte d’empêcher le public de s’identifier à l’histoire ou à un personnage pour qu’il garde son sens critique.

Annabel Soutar s’emploie à faire un travail de limier pour débusquer à travers des entrevues et des documents, la source de la controverse pour chacun des projets. Toutefois, elle nous met en garde : « Je ne me prononce pas comme une sage de la vérité. J’ai mes faiblesses et mes préjugés que je ne suis pas toujours capable de dépasser. Je dis au public : ça, c’est ma réflexion sur la réalité, et je vous invite à réfléchir avec moi pour qu’on puisse entrer en conversation. »

La pièce prend tout son sens lorsque le rideau tombe et que le public prend la parole

Souvent, cette conversation se prolonge une fois le rideau tombé, alors que les spectateurs restent nombreux pour discuter avec les artistes. Le dialogue se poursuit, et les idées germent. Pour la pièce L’assemblée, le public est invité à monter sur scène pendant le deuxième acte pour participer au débat. Il sera aussi invité à prolonger la discussion après certaines représentations de Tout inclus, de François Grisé à laquelle Annabel Soutar a participé à titre de dramaturge.

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