Trains bloqués: ce n’est pas sorti de nulle part

Par: Zacharie Goudreault du journal Métro Mais encore…

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Les déplacements de marchandises et de milliers de citoyens sont perturbés depuis maintenant plusieurs jours en raison d’une mobilisation pancanadienne en soutien aux membres de la communauté autochtone Wet’suwet’en, qui militent contre un projet de gazoduc en Colombie-Britannique. Cette mobilisation ne semble d’ailleurs pas en voie de s’essouffler alors qu’elle soulève l’enjeu complexe du respect des droits autochtones.
 
Les chefs héréditaires de la communauté Wet’suwet’en s’opposent depuis plus d’un an au projet de Coastal Gaslink, actuellement en construction. Ce projet de 6,6 G$ prévoit l’aménagement d’un gazoduc de 670 km qui transportera du gaz naturel en Colombie-Britannique.
 
Depuis lundi, cette revendication a dépassé les frontières de la province alors que des communautés autochtones à travers le pays ont décidé de bloquer des rails de chemin de fer en soutien aux membres de la communauté Wet’suwet’en.
 
Au début du mois, la Cour supérieure de l’Ontario a accordé une injonction au Canadien National (CN) pour lui donner le droit de faire circuler ses trains malgré cette mobilisation. Des policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont ensuite procédé à des arrestations près des rails de chemin de fer.
 
«C’est en réaction à ces arrestations-là [que la tension s’est exportée dans l’est du pays]», analyse le professeur au département de science politique de l’Université de Montréal et expert en matière de droits autochtones, Martin Papillon.
 
Ainsi, dans les derniers jours, des membres de la communauté autochtone de Kahnawake ont bloqué la ligne de train de banlieue de Candiac, gérée par l’organisme de transport exo. Plusieurs manifestants entendent rester sur place tant que la GRC ne quittera pas le territoire de la nation Wet’suwet’en.
 
Entretemps, exo a mis en place des navettes pour compenser cette interruption de service.
 
Face à cette mobilisation grandissante, le CN, qui est responsable du transport de nombreuses marchandises à travers le pays, a décidé jeudi soir de suspendre ses activités dans l’est du pays. L’entreprise Via Rail, qui utilise les rails du CN, a alors été contrainte également de cesser son service de transport de passagers.
 
«On se retrouve un peu trop souvent devant un mur parce qu’il n’y a pas de volonté politique pour régler ces questions qui sont intimement liées au territoire et aux ressources», déplore à Métro le chef de l’Association des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard.
 
Ce dernier rappelle que plusieurs projets d’exploitation des ressources naturelles ont soulevé l’opposition de communautés autochtones dans les dernières années. Parmi ceux-ci, on compte notamment l’oléoduc Trans Mountain et le projet de GNL Québec, chapeauté par Énergie Saguenay.

Le premier ministre Justin Trudeau a d’ailleurs été critiqué par les partis d’opposition cette semaine pour son absence pendant cette crise. M. Trudeau se trouvait au Sénégal alors que la tension montait partout au pays.

Entretemps, ses ministres ont envoyé la balle aux provinces afin que celles-ci fassent respecter l’injonction. Les provinces estiment, au contraire, que c’est la responsabilité du gouvernement fédéral.

L’opposition a pressé le gouvernement Trudeau de trouver une solution pour mettre à cette impasse.

Des droits ancestraux

Une partie du problème provient de la relation entre le gouvernement et les Premières Nations, au niveau le plus fondamental. 

«C’est très profond. Il y a plusieurs volets qui sont en jeu ici. Il y a notamment la question des droits ancestraux et des droits des Autochtones sur le territoire», affirme Ghislain Picard.
 
L’entreprise derrière le projet de gazoduc en Colombie-Britannique, qui a obtenu le feu vert de la province, affirme avoir signé des ententes avec les 20 conseils de bande élus des Premières Nations qui demeurent le long du tracé. Parmi ceux-ci, on retrouve le conseil de bande de Wet’suwet’en.
 
«Le problème, c’est que les chefs héréditaires [de la nation Wet’suwet’en] ne reconnaissent pas ces ententes et s’y opposent», explique Martin Papillon.
En effet, de nombreux Autochtones ne reconnaissent pas l’autorité des conseils de bande élus, qui ont été créés par le gouvernement fédéral à la fin du 19e siècle en vertu de la Loi sur les Indiens.
 
«Le système des conseils de bande vient de la colonisation», résume le professeur.
 
Une autre forme d’autorité existait bien avant la création des conseils de bande. Il s’agit des chefs héréditaires. 
 
«[Les chefs héréditaires] pensent que ce serait à eux de consentir si l’oléoduc peut passer ou non sur le territoire. Le gouvernement ne reconnaît pas cette autorité, mais la communauté autochtone la reconnaît», explique M. Papillon.  
 
Selon l’expert, le gouvernement ne peut pas tout simplement mettre fin aux blocus ferroviaires en cours en usant de la force.
 
«C’est plus complexe que ça puisque les tribunaux canadiens ont reconnu la légitimité de ces revendications autochtones», ajoute l’expert en référence à des jugements donnés par les tribunaux dans les dernières décennies.

Gestion du territoire
 
La gestion du territoire a créé de nombreuses tensions entre les communautés autochtones au cours des dernières décennies.
 
«On a quand même un historique, au Québec et au Canada, d’interventions auprès des Autochtones qui ont dégénéré», souligne M. Papillon.
 
Cela a notamment été le cas en 1990 avec la crise d’Oka, qui avait entraîné l’arrivée de l’armée canadienne dans cette municipalité des Laurentides. À l’époque, la vente annoncée d’une partie de la pinède d’Oka à un promoteur avait soulevé l’opposition de nombreux résidants de Kanesatake.
 
«Quelles leçons a-t-on tirées de la crise d’Oka, 30 ans plus tard? On se retrouve avec le même dilemme territorial qu’on avait à l’époque», constate Ghislain Picard.
 
Selon M. Papillon, les différents ordres de gouvernement ont tous des leçons à tirer de la situation actuelle.
 
«Même si on n’a jamais demandé la permission aux Autochtones, on occupe ce territoire-là sans avoir l’accord des Autochtones. […] Ce n’est pas en agissant de force qu’on trouve un terrain d’entente, mais en négociant», souligne-t-il.
 
L’expert estime que les gouvernements devraient s’assurer, à l’avenir, de consulter tant les conseils de bandes que les chefs héréditaires avant de donner leur feu vert à des projets similaires.
 
«On aurait dû avoir un vrai processus de consultations en amont pour éviter une confrontation comme on le voit en ce moment», estime l’expert.
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