Trudeau nourrit les «amis- requins»

Par: Mario Girard pour La Presse dont le titre original est NOURRIR LA BÊTE

Photo de couverture de Fabrice Coffrini archives France-Presse

Alors que les médias canadiens se débattent comme un diable dans l’eau bénite pour régler la crise dans laquelle ils sont plongés, on a appris il y a quelques jours que le gouvernement Trudeau investissait nettement plus d’argent en publicité dans les plateformes numériques américaines que dans celles qui sont de chez nous. En matière d’aberration, on atteint ici un sommet.

Une compilation faite par une équipe de Radio-Canada démontre que pour les années 2018 et 2019, le gouvernement fédéral a injecté 52 millions en publicité chez Google (24 millions), Facebook (16 millions), Twitter (3 millions), YouTube (1,5 million) et d’autres acteurs importants du web (8 millions), alors que seulement 11,6 millions ont été injectés dans des médias en ligne canadiens.

D’un côté, Justin Trudeau dit qu’il veut venir en aide aux médias canadiens, et de l’autre, il s’en remet aux plateformes américaines pour promouvoir les diverses campagnes publicitaires de son gouvernement. Sortons ici le surligneur jaune pour préciser que ces géants du web assurent leur présence chez nous en ne payant pas – ou très peu – de taxes et d’impôts sur leurs revenus.

Bref, on offre des avantages fiscaux à ces entreprises tout en leur assurant de généreux revenus publicitaires. On nourrit la bête qui est en train de nous avaler tout rond. Tout va très bien, Madame la Marquise !

Les patrons de ces entreprises n’arrivent pas à trouver le bon émoticône pour exprimer leur état d’âme tellement ils sont morts de rire.

«Ce sont les plus grandes entreprises du monde à pratiquer l’évitement fiscal et nous utilisons l’argent public pour leur acheter de la publicité», a déclaré Toby Sanger, directeur de l’organisme Canadiens pour une fiscalité équitable, à Louis Blouin, journaliste à Radio-Canada.

Selon les projections de l’Interactive Advertising Bureau (IAB), les dépenses publicitaires en ligne faites au Canada pour l’année 2019 (on attend les résultats) devraient s’élever à 8,7 milliards (7,6 milliards en 2018). Si l’on se fie aux prévisions de l’IAB, 87 % de cette somme énorme ont été investis l’an dernier dans des médias en ligne étrangers, comme Google et Facebook.

L’organisme Les Amis de la radiodiffusion, qui a recours à ces données pour presser le gouvernement Trudeau de mettre un frein à la déduction d’impôt dont bénéficient ces géants du web, évalue à 1,9 milliard les revenus dont sont privés les contribuables canadiens.

Précisons que l’article 19 de la Loi de l’impôt sur le revenu interdit la déduction d’impôt de la publicité dans des journaux étrangers, mais l’Agence considère que les médias en ligne comme Google et Facebook ne sont pas, au sens de la loi, des «journaux étrangers».

Une lettre signée par une douzaine de leaders du monde des médias (Alexandre Taillefer, actionnaire de Mishmash Média, Véronique Cloutier, cofondatrice du magazine Véro, Charles Grandmont, rédacteur en chef de L’actualité, Ricardo Larrivée, cofondateur de Ricardo Media, Sophie Banford, directrice générale de KO Média, etc.) a été publiée le 25 février dernier dans notre section Débats.

«Il nous apparaît incompréhensible que 80 % des investissements publicitaires d’Ottawa se dirigent vers les GAFAM [les géants du web], alors que les médias canadiens possèdent des atouts indéniables pour joindre un public tout aussi diversifié», écrivait Sophie Banford, auteure de la lettre.

Face à cette situation absurde, le député du NPD Alexandre Boulerice y est allé jeudi d’une demande au gouvernement Trudeau. À l’approche du budget fédéral, il réclame un assouplissement du crédit d’impôt sur la masse salariale des journalistes afin qu’un plus grand nombre de médias canadiens puissent y avoir accès.

Le député de Rosemont–La Petite-Patrie demande au gouvernement fédéral de bonifier le programme d’aide fédérale aux médias écrits en augmentant le plafond du salaire admissible aux crédits d’impôt de 55 000 $ à 85 000 $, et en faisant passer le pourcentage du salaire admissible de 25 % à 35 %.

«Ça fait un an que le programme d’aide du gouvernement fédéral a été annoncé et rien de concret n’a été fait, dit-il. Il y a une impatience de la part des médias et je peux comprendre. Il est clair que le montant annoncé pour venir en aide aux médias [595 millions sur cinq ans] ne sera pas tout dépensé. C’est un vieux truc des gouvernements. Je propose d’assouplir les règles pour mieux dépenser l’argent.»

Cette demande fait écho à celle de la ministre québécoise de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, et du ministre des Finances, Eric Girard, qui ont annoncé en octobre dernier que le programme d’aide aux médias de leur gouvernement comprenait un crédit d’impôt de 35 % pour les salaires annuels des journalistes n’excédant pas 75 000 $.

Le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, a profité des audiences du Comité permanent du patrimoine canadien pour s’exprimer sur la crise des médias. Il a reconnu que cette crise est «réelle» et que des «milliers d’emplois sont en jeu». Il a ajouté qu’il voulait s’assurer que les mesures mises en place pour soutenir les médias canadiens soient «efficaces et équitables».

Steven Guilbeault succède à Mélanie Joly et Pablo Rodriguez qui ont, tous les deux, reçu le dossier de la crise des médias canadiens. Souhaitons que cette fois-ci, il est entre bonnes mains.

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